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Bonjour !

Comme annoncé à deux occasions, je m'en viens partager avec vous une "nouvelle" (je l'appelle ainsi parce que le récit est d'une taille indéterminée mais suffisamment longue pour se distinguer de ce que j'écris habituellement...).

Celle-ci met en scène deux de mes personnages, Enguerrand et Katyia. Plusieurs raisons à cela :
- ils sont arrivés en phase de pex aux Maleterres à peu près en même temps ; j'ai trouvé la situation amusante, j'ai voulu en tirer quelque chose.
- Ils ne sont pas sur le même compte, ce qui ouvre le champs des possibles puisqu'ils peuvent effectivement être joués en même temps.
- leurs background respectifs se prêtaient à l'exercice.
- maîtriser les deux personnages me permet de dérouler une histoire cohérente sur le long terme.

Voilà un peu les raisons qui m'ont poussé à commencer à écrire cette fiction, dans un premier temps pour le seul plaisir, encore une fois, de raconter une histoire.
Puis l'idée de réaliser quelques vidéos a commencé à me trotter en tête, et je me suis rendu compte qu'il y avait dans ce récit matière à plusieurs. Or, au bout d'un moment, si il y a récit et vidéos, et donc heures de travail derrière, autant le partager, quand bien même cela n'intéresserait que moi !

D'autant que j'y vois l'occasion idéale de vous donner de la matière quant à la façon que j'ai de voir le jeu : j'ai beau faire quinze fois telle instance, avoir déjà accomplie telle quête avec un autre personnage, utiliser comme tout un chacun le système de résurrection, chacune de ces situations possède une version "rp" dans mon esprit. J'espère que vous le percevrez dans cette nouvelle.

Donc, l'idée derrière tout ce blabla, c'est de vous proposer :
- un récit écrit, dont la longueur n'est pas encore déterminée, et que j'essayerais de mettre à jour une à deux fois par mois (gasp).
- des vidéos directement en lien avec ledit récit, soit qu'elles sont une vision esthétiquement différente d'un nœud de la narration, soit qu'elles sont en fait partie intégrante de celle-ci.

Le récit est à deux voix ; pour faciliter la distinction entre les points de vue, j'adopte une mise en couleur différenciée. Me dire si c'est confortable, si les couleurs doivent être changées, etc etc.

Les situations évoquées ici ne sont pas réellement issues de moments en jeu, j'ai extrapolé à partir de la situation de départ. M'enfin, c'est le prix à payer pour être le seul fou de mon espèce !

Sur ce, bonne lecture !

Ps : le premier à me dire que mon bandeau est kitsch aura certes raison, mais je le maudirais malgré tout è_é
Stormborn

<Omen>


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Depuis les ombres de la frondaison, Katyia s'assura que la voie était libre. Le silence lourd et pesant de ces bois étouffants n'était troublé par aucun cri d'oiseau, par aucun bourdonnement d'insecte, par aucun bruissement de feuille. Tout était alourdi par une trop perceptible pestilence – les feuilles des arbres tordus, l'air plein d'une espèce de brouillard âcre, les flaques d'eau visqueuses…
Les Maleterres portaient bien leur nom.

Elle pénétra finalement la clairière où la luminosité était à peine plus marquée, la traversa, et flatta l'encolure de sa monture attachée là, derrière un abri sommaire de troncs couchés et de branchages mêlés.
« Tout doux, Vent-de-Nuit, tout doux. »
L'étalon, noir comme la nuit à l'exception d'une tâche blanche sur le front, sa puissante musculature pour l'heure au repos, renâcla une dernière fois avant de s'immobiliser ; il jetait malgré tout des regards farouches à tout ce qui l'entourait. Katyia ne pouvait l'en blâmer : elle même n'était jamais tranquille dans ces bois.

Elle l'enfourcha prestement, et se dirigea plein sud, prenant soin de traverser la route rapidement et discrètement, œils et oreilles aux aguets : les morts-vivants qui pullulaient dans la région n'étaient malheureusement pas le seul danger qui pouvait la cueillir dans un moment d'inattention, en ces terres incultes.
La Barricade tenue par les Réprouvés se trouvait à moins d'une journée de voyage, et la Horde parcourait également la contrée.

Ainsi alerte et éveillée, elle gagna les bords du cours d'eau malsain qui alimentait le Lac Darrowmere. Sa destination finale n'était autre que le camp du Noroit, fragile bastion de l'Aube d'Argent implanté à l'orée de ces terres maudites ; et si le chemin le plus court pour le regagner passait par les ruines d'Andorhal, Katyia refusait de s'y risquer.
Infestées par une légion de goules et de squelettes aux os épais, ses rues dévastées formaient un piège mortel, s'achevant en culs de sac inattendus, barrées de tas de décombres ou encombrées de cadavres en marche. Elle n'était pas chevalier et tenter une charge glorieuse mais stupide au milieu des hordes du Fléau ne la tentait pas du tout – d'autant que n'importe quelle égratignure infligée à sa monture par ces créatures de non-vie pouvait la transformer en une bête décharnée et putride en l'espace de quelques jours seulement.

Alors elle faisait comme elle avait toujours fait : elle cherchait, fouinait, rusait et s'assurait de connaître toutes les options avant de se décider. En ce cas précis, elle avait découvert un passage à gué un peu à l'ouest de la ville en elle-même, dissimulé par des chaos rocheux et de hautes et pâles fougères qui poussaient là, et visiblement peu – ou pas, pour ce qu'elle en savait, fréquenté.

Une fois le cours d'eau traversé, elle mit pied à terre et retira avec un soupir son tabard blanc et écarlate. Il était usé, les bords élimés menaçant de s'effilocher, la teinte était passée et par endroit, des tâches douteuses témoignaient de l'immondice ambiante, mais le sigle de l'Ost Écarlate s'y distinguait encore nettement.
Or elle préférait éviter de laisser savoir aux hommes de l'Aube d'Argent qu'elle appartenait à la Croisade Écarlate.

Elle œuvrait depuis plusieurs semaines déjà à infiltrer leurs forces, à récupérer de précieuses informations sur leurs opérations et leurs ambitions, parfois même à déjouer leurs efforts ; et elle rendait compte de tout cela à ses supérieurs de l'Ost, qui devançaient les hommes de l'Aube d'Argent et s'attribuaient ainsi le mérite de la victoire.
Elle était désormais tellement habituée à jouer les agents doubles qu'elle ne s'en rendait plus compte que lorsqu'elle avait en main ce tabard, seul témoignage de son allégeance improbable à la cause de l'Ost.

Katyia se remit en chemin à un train un peu plus soutenu – cette berge du fleuve était plus sûre et la nuit menaçait de tomber bientôt, et laissa son esprit vagabonder quelque peu. Ses muscles étaient endoloris mais pas douloureux, sa fatigue réelle mais pas écrasante, et la semaine avait été bonne. Elle avait hâte d'arriver, de boire un verre de vin et de prendre un repas chaud, et de profiter de cette nuit ou rien ne l'obligeait à réfléchir – elle devait recevoir des ordres au matin seulement, et comptait bien ne pas s'en soucier avant.

Lorsque le campement du Noroit fut en vue, Katyia écarquilla les yeux de surprise. Le nombre de tentes avait doublé, le crépuscule était chassé par de nombreux feux de cuisine, et un brouhaha ininterrompu s'élevait de toute une foule de gens affairés à décharger des chariots et à monter plus de tentes encore.

Elle pénétra dans toute cette agitation avec prudence, mais également avec un pincement au cœur qu'elle mit du temps à identifier – de la fierté et de la joie mêlées ?


Le temps de récupérer son paquetage, de desseller et de bouchonner sa monture, et Enguerrand était déjà pris de nostalgie : Stormwind lui paraissait bien loin, et l'enthousiasme du voyage retombait rapidement.

Il était harassé, affamé, et passablement irrité par certaines déconvenues récentes. Au point qu’il avait envisagé de renoncer. Presque. Dame Stormborn elle-même lui avait demandé de prêter main forte aux hommes des Maleterres, et il ne voulait pas défier son commandement. Encore qu'il se demandait quelles raisons poussaient son Capitaine à lui imposer le seul ordre qu'il rechignait à accomplir.

Sans un mot pour ses compagnons de voyage qui ne lui accordaient de toute manière qu’une indifférence mêlée de mépris, de peur ou de colère, il jeta son baluchon sur son épaule, et se tourna face au campement bruissant d'activité. L'arrivée inattendue d'un convoi de ravitaillement auquel s'était jointe toute une foule d'aventuriers et de volontaires marquait pour les hommes de l'Aube d'Argent postés ici une occasion rare de festoyer et de se réjouir. Quelques chants s'élevaient déjà au travers du dédale de tentes, et certains hommes passaient avec une sorte d'empressement nonchalant, une chope à la main, à la recherche d'un coin de feu où échanger racontars et nouvelles.

Enguerrand se força à sourire : bon gré mal gré, il était là, et devrait plutôt se réjouir des circonstances au lieu de ressasser ses doutes et ses craintes.

Il se présenta donc à l'officier qui tentait tant bien que mal de consigner dans un maigre registre tout ce tumulte de nouveaux arrivants et de marchandises.

« - Et vous êtes ?
- Enguerrand, Chevalier au service d'Omen, volontaire pour prêter main-forte à l'Aube d'Argent.
- Omen ? Connais pas. Je suis le Quartier-Maître Lightspark. Vous vous adresserez à moi pour tout achat de fournitures, et à l'Officier Purecarde demain pour recevoir votre insigne. Avez-vous une tente à monter ?, demanda t-il en fronçant les sourcils à l'attention d'une scène qui se déroulait en arrière plan.
- Non, non, juste mon rouleau de selle.
- Bien, ce sera plus facile pour vous trouver un coin où dormir. Hé, vous ! Cette tente est réservée, vous ne pouvez pas vous installer là ! Mais je me fiche que vous soyez Caporal dans l'armée de Stormwind, je vous dis que... »

Le Quartier-Maître furibond laissa là Enguerrand et se dirigea à grand pas vers la cible de sa remontrance, et le brouhaha alentours reprit ses droits.
Le chevalier désormais seul réajusta son paquetage et se mit en devoir de se « trouver un coin où dormir », comme on le lui avait suggéré.

La nuit était claire et le risque de pluie faible, alors coucher dehors ne l'inquiétait pas plus que cela. On apercevait malgré un drôle de voile dans le ciel de nombreuses étoiles, éparpillées à perte de vue comme autant de rappels que peu importaient les ténèbres, une lumière parvenait toujours à se frayer un chemin au travers et n'en brillait qu'avec plus de force.

Pour Enguerrand, ce ciel nocturne se rapprochait surtout de celui de son enfance. Ce souvenir diffus qui emplissait le fond inconscient de ses pensées alors qu'il installait ses maigres possessions à l'abri de deux pins rabougris fit naître sur ses lèvres l'ombre d'un sourire triste. Mais bientôt d'autres nouveaux arrivants commencèrent à s'installer alentours, et lorsqu'ils eurent allumé de grands feux et tiré de leurs fontes casseroles et aliments, Enguerrand se souvint qu'il avait faim.

« Puis-je me joindre à vous ? », demanda t-il sans ambages.

On lui jeta un regard surpris, et l'un des compères du groupe s'exclama :
« Ah, mais c'est notre bon sire chevalier le redresseur de torts ! Allez, venez donc partager notre becquetance, il y en a bien assez pour un de plus ! »
Après quoi on lui fit une place, et ils soupèrent gaiement de haricots rouges et de pommes de terres, de fromage et de viande séchée, tout en causant avec un tel enthousiasme qu'Enguerrand lui même, d'habitude si taciturne, se mêla à la conversation.

« - Et vous avez été garde de Stormwind, vous dites ?
- Oh, pour un instant seulement. Le Roi avait débloqué des fonds pour recruter – sur la demande désespérée de plusieurs magistrats des comtés voisins, je crois. La formation des nouvelles recrues fut confiée à une femme du…
- Ah, une femme Capitaine de la Garde ?, l'interrompit l'un des hommes assis sur un petit tabouret. On aura tout vu eh ! Je parie qu'elle vous demandait de porter des robes et de passer le balai dans les rues, tiens. Ou alors elle aimait bien vous recevoir tard le soir j'suis sûr ! Ah, haha ! »
Enguerrand interrompit son propos alors même que les camarades de l'énergumène ouvraient de grands yeux, mi-affolés mi-amusés.
Celui qui avait accueilli Enguerrand un peu plus tôt afficha un sourire tordu :
« Eh, Dalberth, tu devrais tenir ta langue ; à moins que tu ne veuilles finir comme ce débile de Ruco, et ne plus bouger d'un lit pendant un ou deux mois... »

Ceci, couplé aux regards coulant de ses camarades vers Enguerrand, qui le fixait posément, les yeux très légèrement plissés, les mains apparemment calmement posées sur ses genoux, tous ces indices discrets qui commençaient à faire monter la tension dans le silence soudainement établi autour du feu s'imposèrent à lui et firent se retirer le sang de son visage.

Il balbutia une excuse inaudible, et avant que quoique ce soit d'autre ne puisse se produire, son compère plus diplomate reprit :
« -Et donc, cette femme ? »
Enguerrand mit une seconde à détourner ses yeux de l'homme et à répondre :
« -Waldrade Molsen. C'était son nom : le Capitaine Waldrade Molsen. Pendant quelques temps sous son commandement j'ai cru possible de faire carrière dans la Garde, mais ensuite… Elle a été prise d'une maladie incurable, je crois. Pour ce que j'en sais, elle en est morte. Je suis retourné à mes occupations premières à ce moment là.
- Oh, désolé. Ce devait être une chouette femme, pour plier à sa volonté des gars dans ton genre. »

Enguerrand opina distraitement, buvant silencieusement le fond de sa chope ; le souvenir de cette période stable de sa vie, où il avait sentit se fermer certaines de ses anciennes blessures, était plus cuisant qu'il ne croyait, et sa relative bonne humeur s'était de nouveau envolée.

Les conversations se poursuivaient autour du feu, mais il n'en faisait plus partie – il était redevenu un étranger côtoyant des gens qui se connaissaient depuis longtemps.
Au moment où il prenait la résolution d'aller se coucher et qu'il levait les yeux pour s'excuser, deux reflets noisettes – presque jaunes, à la lueur du feu – captèrent son attention. Une jeune femme se tenait à quelques pas de leur cercle de lumière, entre deux tentes, et durant le temps infime – juste un battement de cœur, en fait – où il plongea dans ces miroirs d'ambre, il se convainquit que qui que ce fut, elle le regardait lui.


Katyia se rejeta avec toute la souplesse dont elle était capable dans l'encoignure d'une tente, disparaissant à la vue du guerrier blond alors que son cœur s'affolait. Il l'avait vue, elle en était certaine ! Leurs regards ne s'étaient croisés qu'un instant, qu'un ridicule petit et court instant, mais elle savait qu'il l'avait vue et remarquée.

Elle en éprouva un frisson de honte et de crainte sourde – et d'excitation, remarqua t-elle avec agacement.
Elle se coula au travers d'un groupe bruyant et chahuteur afin de s'éloigner un peu plus, une petite moue sur les lèvres, ressassant ce qu'elle venait d'apprendre.
Le hasard avait voulu qu'elle s'approchât de cette petite assemblée en flânant dans le campement, et quelques propos saisi au vol avait retenu son attention. L'homme blond qui se tenait presque roide sur son siège improvisé et dont les yeux se posaient sur tout avec une rigueur militaire parlait justement à ce moment là ; et il évoquait une affectation de garde dans un quartier de Stormwind que Katyia connaissait bien. Prise d'une douce nostalgie et amusée par le laconisme précis mais non dénué d'une certaine poésie de l'homme, elle s'était arrêtée et avait écouté la conversation de loin.

À la mention du nom de Waldrade Molsen, une légère crispation s'était emparée d'elle.
L'un de ses employeurs – ex-employeurs, devrait-elle dire – l'avait un jour contacté au sujet de cette femme. Il requérait sa plus prompte et plus sommaire mise à mort. Katyia, comme à son habitude, ne donna sa réponse qu'après une semaine d'observation et de prise de renseignements.
Et elle avait refusé : s'en prendre à une Capitaine de la Garde ne rentrait pas dans son apostolat, quelque soit la somme promise.

Elle savait que le commanditaire était mort quelques jours après son refus ; à vrai dire, elle n'avait hésité qu'une paire de jours avant de transmettre l'information de sa demande au SI:7. Mais il s'avérait que dans cet intervalle celui-ci avait dû faire appel à un autre assassin pour remplir sa sombre besogne. Un poison incurable et fulgurant, un peu de patience et de méthode, et n’importe quelle cible pouvait ne pas se réveiller le matin suivant. Or de ce qu’elle avait constaté alors, pénétrer dans la caserne était des plus aisé.

Autant dire qu'elle observa le guerrier blond d'un œil neuf, et se demandait si elle ne l'avait pas effectivement déjà croisé portant la livrée des gardes lorsqu'il avait redressé la tête.

Ce lien inattendu les unissant, même de la manière la plus ténue, suffisait à faire ressurgir tous les réflexes paranoïaques dont Katyia se couvrait comme d'un manteau en plein hiver : avec bonheur et empressement.

Elle déambula encore un peu dans le camp, ne manquant pas de remarquer la jeunesse pleine d'ardeur des volontaires qui arrivaient et qui passaient leur première nuit à boire, écouter les vétérans les mettre en garde et rire du danger avec une confiance fêlée par la vue des stigmates que laissaient les années passées à combattre le Fléau. Et elle se demanda si son visage affichait le même air bravache à ses débuts, ou s'il l'affichait encore.

Arrivée à sa tente, son premier réflexe fut de se saisir d'un petit miroir et de se donner un peu de lumière. Et elle vit son reflet, et elle secoua la tête : les jeunes gens dehors se lèveraient un matin pour découvrir, eux aussi, ces sourcils froncés, ce rictus constamment plaqué au coin des lèvres, cette pupille sombre et violente.

Elle se détourna de cette image qui l'accusait, et sans se dévêtir, se coucha.

Aux premiers rayons de l'aube, elle se mit en devoir de se débarrasser de la crasse d'une semaine qui se rappelait soudainement à elle. Ses ablutions achevées, elle profita du sommeil lourd de la fête de la veille pour se glisser sans mal jusqu'aux réserves, d'où elle sortit les mains pleines d'un petit fromage sec, d'une miche de pain, de quelques fruits secs et d'une tasse d'eau fraîche.

Elle avala le tout perchée sur un rocher, et contempla comment en l'espace d'une demie-heure, le camp pouvait s'éveiller. Partout, les hommes sortaient de leur torpeur avec force grognements et coups de botte à leur voisin ; et bientôt seuls quelques irréductibles que la vie des Maleterres n'avait pas encore marqués dormaient encore.

Elle s'étira et se dirigea vers les tentes noir et argent de l'Aube, où l'attendait son commandement du jour.

Distraite par une apostrophe violente entre un des nouveaux venus et un des soldats de l'Aube, elle tourna au coin de la tente du commandant le regard porté vers l'arrière ; et elle entendit la fin d'une conversation qui lui fit tourner la tête avec une lenteur réticente.

« … équipe avec quelqu'un qui puisse vous sauver la peau. Parce que croyez moi, votre palmarès a beau être digne d'éloges, vos premiers pas dans les Maleterres seront ceux d'un nouveau né au milieu d'une meute de loup. Nous nous débrouillerons bien pour trouver quelqu'un qui… Ah, tiens donc ! On peut dire que vous arrivez à point nommé, Katyia ! »

Ses yeux plongèrent dans ceux de son vis à vis, et elle força sa bouche à ne pas se tordre en un rictus trop amer.


Les yeux ouverts, Enguerrand laissa s'installer un demi-jour brumeux avant d'oser se lever. Les fêtards payaient leur enthousiasme de la veille, et bien qu'ils l'eussent empêcher de fermer l’œil de bonne heure comme il le souhaitait, il ne désirait nullement s'attirer leur mécontentement en risquant les réveiller aussi tôt.

Il s'éloigna un peu de son couchage, jusqu'à une grande table couvertes de brocs et de bassines de toutes tailles, et flanquée de deux grands tonneaux emplis d'une eau trouble. Il se rinça comme il le put, mais la fraîcheur surprenante de l'eau le ragaillardi malgré tout.

De retour à son emplacement, il commença d'enfiler son armure, luttant comme toujours avec les sangles des spallières, tâchant de faire le moins de bruit possible.

Il rassembla ses maigres possessions, jeta ses sacoches de selle sur son épaule, coinça son heaume sous son bras et se saisit de la lance qui ne le quittait jamais, puis se mit en devoir de traverser le campement empli d'une foule de corps endormis, de tentes à demies fermées, en direction des étendards qui signalaient l'emplacement des donneurs d'ordre.

Il trouva là des visages bien éveillés, sévères et calmes, préoccupés, mais qui le dévisageaient un sourcil en l'air, surpris de voir arriver une figure inconnue aux premières lueurs.

Un soldat dont l'armure de plaque luisait comme de l'argent poli l'interpella :
« Que cherchez vous là, bonhomme ? »
Se faire appeler bonhomme lui sembla si incongru et déplacé qu'Enguerrand resta interdit à regarder l'homme ; mais de sous son uniforme impeccable dépassaient des mains couturées de cicatrices, un cou épais, un visage marqué par les ravages d'un mal inconnu ; et tout chez lui transpirait la force tranquille d'un homme qui vivait en se sachant mort demain, et qui avait fait sa paix avec cette pensée.

« Je dois m'entretenir avec l'Officier Purecarde ? », répondit-il après un trop long silence, durant lequel son vis à vis s'était contenté de lui retourner un regard impassible.
« Oh, c'est la petite bonne femme que vous voyez là bas. Z'êtes une nouvelle recrue, hein ? Allez pas vous faire tuer dès aujourd'hui, d'accord ? »
Sur ces paroles simples, le soldat se détourna, laissant Enguerrand quelque peu perplexe. Il haussa les épaules avec fatalisme, et se concentra sur la personne qu'on lui avait désigné.

« Petite bonne femme » appliqué à l'Officier Pureheart lui fit le même effet que « bonhomme » utilisé pour l'accueillir : c'était une femme grande et solide en armure de plates qui pour l'heure inventoriait le contenu de deux grandes caisses.

Un demi-sourire désabusé aux lèvres, il la rejoignit et, alors qu'elle l'observait franchir les derniers mètres, lui lança :
« - Officier Purecarde ? Chevalier Enguerrand au rapport. On m'a dit hier de venir vous trouver afin de récupérer une insigne ?
- Ah, oui, vous faites partie des fous arrivés hier soir. Bon, bon, nous en avons un stock certain, mais enfin si c'est pour que vous alliez nous les perdre partout dans les Maleterres, ce n'est vraiment pas la peine.
- Les fous ? reprit Enguerrand, indécis
- Oui, des fous. La plupart d'entre vous ne savent pas même ce qu'est une goule, et vous prétendez venir vous battre contre le Fléau dans son berceau ? Bah, qu'est ce que cela me fait, à moi ? On aura juste besoin de détruire vos cadavres lorsque vous vous relèverez pour servir le Roi-Liche, hein ? Comme si nous n'avions pas assez de boulot comme cela... »

Durant toute la tirade, que l'Officier prononça en s'affairant à rassembler divers petits paquets sur le coin d'une table, Enguerrand s'était raidi, redressé, si cela était possible vu sa posture toute militaire, et ses mâchoires se contractèrent violemment.

« Mon insigne, je vous prie. »

Le ton était glacial, la voix sonnait métallique et grinçante. L'Officier redressa la tête, leva vers lui des yeux d'abord durs, puis inquisiteurs, fouillant les traits d'Enguerrand ; ce qu'elle lut sur son visage fermé les fit s'adoucirent progressivement, jusqu'à exprimer une sorte de tristesse pleine de compassion.

« Tenez. Portez la bien. Portez la longtemps. »

Le revirement de cette femme, s'il le surprit, ne dérida pourtant pas Enguerrand, qui se contenta de hocher la tête et d'accepter l'insigne. C'était une sorte de broche luisante, en forme de demi-soleil d'argent, dont les rayons pointaient ardemment.

« Vous devriez aller voir le Commandant Vaillepoing. Il aura l'utilité d'un nouveau combattant, soyez en sûr. »

Elle ne le regardait plus, toute à son inventaire, mais sa voix restait douce, distante comme pouvaient l'être celles des mères qui laissaient partir leurs fils à la guerre.

« Merci », s'entendit-il répondre, son indignation laissant place à une culpabilité qui lui retirait tout désir de poursuivre la conversation.

Il ne tarda cependant pas à oublier de nouveau tout ce qui venait de se passer : l'homme qu'on lui indiqua était un géant à la peau noire, un puissant marteau de guerre sanglé dans le dos ; de lui émanait un charisme froid et autoritaire, une clarté presque perceptible, et comme une vague de sentiments positifs, espoir et courage et joie féroce tout à la fois.

Enguerrand le salua avec raideur, et le Commandant Ashlam Vaillepoing le dévisagea un moment, les sourcils froncés.
« - Et vous êtes, jeune homme ?
- Enguerrand, Chevalier, venu me mettre au service de l’Aube d’Argent.
- Enguerrand, vous dites ? » Le commandant feuilleta une liasse de papier et en tira une du lot, d’un air intrigué. « Enguerrand, ce même Enguerrand qui s’est battu avec trois des caravaniers qu’il accompagnait, dont un certain Ruco, et qui les a laissé alités pour fractures et autres blessures à Hautebrande ? Celui qui, d’après le maître de caravane, s’est montré peu coopératif, réservé, farouche et caractériel, bien que rigoureux et capable ? »

Enguerrand serra les dents, son orgueil touché, un profond sens d’injustice l’envahissant à mesure que le Commandant parlait.

« - Commandant, vos informations sont incomplètes. Je suis intervenu parce que ces hommes se montraient discourtois envers les serveuses, au point de les mettre mal à l’aise. J’aurais préféré ne pas avoir à me battre, mais ils en ont estimé autrement. J’ai fait ce qui me paraissait juste. »

Le commandant l’observait attentivement, la mine indéchiffrable, et le silence qui s’instaura peu à peu mit Enguerrand mal à l’aise : pensait-il qu’il essayait de se justifier pour éviter une sanction ? Dans le doute, il reprit la parole.

«  - J’ai fait ce que j’avais à faire ; jugez moi comme vous le voudrez, mais cela n’enlèvera rien à l’aide que je puis vous apporter.
- Bien entendu que cela change tout, Chevalier ! s’exclama avec ardeur Ashlam. Car de votre caractère dépend la survie des hommes qui combattront à vos côtés, des hommes que je commande et respecte au plus haut point... »
Enguerrand se raidit de nouveau. Suivre son instinct et son éducation lui attirait parfois des ennuis, mais se voir rabroué de la sorte par un homme de la stature du Commandant, à tort selon lui, l’emplissait d’une frustration nouvelle. Mais une part de lui considérait aussi qu’un refus d’entrée de jeu lui épargnerait bien des peines…

Le Commandant reprit :
« - Juger du bien et du mal, agir en conséquence, accepter la responsabilité de ses actes : voilà qui sont des qualités nécessaires en ces lieux. Je ne doute pas de vos motivations, Chevalier, mais vous devez également apprendre qu’on ne survit pas seul. Votre vie peut dépendre de gens tels que ce Ruco. Et qu’en ce sens, le bien peut être plus difficile à percevoir qu’on ne le croit. Maintenant dites moi, pourquoi rejoindre le combat de l’Aube ?
- On me l'a demandé, Commandant.
- Demandé ? Qui vient ici sur une simple demande, Chevalier ? Quelle main tient un fouet si puissant qu'il n'a pas à claquer pour vous envoyer à la mort, quel étau enserre votre cœur si étroitement que vous ne puissiez entendre ses cris d'alerte ? Qui vous commande, l'ami ?
- Commandant, je ne suis sous le joug de personne ; mais lorsque mon Capitaine demande, j'obéis, non par crainte, mais par…. »
Enguerrand se tut soudainement, écarquilla légèrement les yeux, et rougit plus légèrement encore ; suffisamment cependant pour que le Commandant ne se passe un poing ganté sur le menton.
« - Humpf, je vois. Et bien c'est peut-être pire encore comme cela. Et quelle expérience avez-vous ? Avez-vous seulement déjà combattu des morts-vivants ?
- J'ai servi aux côtés des Veilleurs qui tiennent sûre la route qui traverse Darkshire. Au cours de mes voyages, j'ai rencontré diverses formes insoupçonnées de ces créatures de la non-vie, notamment chez les trolls. Je suis un guerrier, Commandant. Mes paroles ne seront pas aussi éloquentes que ma lance.
- Vos voyages ?
- Oui. Jusqu'à l'extrême sud de notre continent. Dans les terres de Kalimdor, aussi loin que Gangrebois et les contrées elfiques.
- Ah, vous n'êtes pas homme à étaler de vaines victoires et à vous rengorger de menus triomphes, n'est-ce pas ? Et bien soit, j'ai une affectation pour vous. Une tâche simple mais non pas facile. Les morts se sont levés à l'est d'ici, dans un cimetière jusqu'alors paisible. Ils nous coupent une voie de circulation vers les Hinterlands. Je veux que vous veniez à bout d'un maximum d'entre eux, sinon tous. Mais attendez, je veux que vous fassiez équipe avec quelqu'un qui puisse vous sauver la peau. Parce que croyez moi, votre palmarès a beau être digne d'éloges, vos premiers pas dans les Maleterres seront ceux d'un nouveau né au milieu d'une meute de loup. Nous nous débrouillerons bien pour trouver quelqu'un qui… Ah, tiens donc ! On peut dire que vous arrivez à point nommé, Katyia ! »

Enguerrand se retourna, et ne put s'empêcher son visage de s'allonger : la jeune femme de la veille le regardait, les traits indéchiffrables à l'exception de sa bouche qui affichait une grimace narquoise. Il croisa son regard, et sentit un frisson lui parcourir le dos.
Stormborn

<Omen>


J'ai d'abord écarquillé un peu les yeux devant la longueur du texte, "encore un motivé du RP". Et je me suis retrouvé en bas du récit, sans avoir compris ce qui s'était passé.
De qualité et prenant, merci, continue par pitié :D
Barbehache

<Rebellion>


I understand that for some of you, your favorite flavour... is Vanilla.
"encore un motivé du RP"
Lilianos

<Certified>


Très beau récit ! J'attends la suite avec impatience :)
Je me souviens avoir croisé Enguerrand dans les tunnels du Chaudron de la Gorge des vents Brûlants. Katyia a sans doute été plus discrète.
Qwynn

<Gangs Of New Orc>


Orage au désespoir
J'ai lu ça sur mon téléphone et sache que la couleur rouge du texte arrache les yeux, mais j'ai tout lu, j'ai bien aimé et j'attends la suite :o
Elcondor


You're gonna carry that weight
Barbehache a écrit:"encore un motivé du RP".


Depuis le temps, je pensais que tu le savais !

Qwynn a écrit:Katyia a sans doute été plus discrète.

Cela tient sans doute à sa nature de Voleuse ;)

Elcondor a écrit:J'ai lu ça sur mon téléphone et sache que la couleur rouge du texte arrache les yeux, mais j'ai tout lu, j'ai bien aimé et j'attends la suite :o

Arf, s'il y a bien une chose à laquelle je ne pense pas, c'est l'utilisation d'un smartphone ! Hum, je vais voir ce que je peux faire à ce sujet pour la suite...

Qui arrive maintenant ! Et tant pis si c'est plus long :o
Un bon point à ceux qui me diront ce qui m'a le plus amusé à mettre en oeuvre dans ce chapitre !

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Sa nuque la démangeait constamment, et elle déployait toute sa volonté pour ne pas couler de regards en arrière. Elle tâchait de se concentrer sur la route qui sinuait entre les pentes douces des petites collines qui préfiguraient les contreforts rocheux des Hinterlands, mais tout y était morne, et peu propice à retenir son attention.
Et elle sentait peser dans son dos le regard ardent du guerrier, fixé sur elle depuis qu'ils avaient été présenté.

Ils avançaient au pas depuis une demie-heure, toujours plein est, ressassant chacun de leur côté la contrariété de ce compagnonnage forcé. Katyia éprouvait de la rancœur, à l'égard de l'inflexible Commandant, certes, mais plus encore envers cet inconnu malhabile qui venait compromettre ses plans.

Supposée recevoir une importante affectation ce jour, une de celles qu'elle se débrouillait pour communiquer aux officiers de l'Ost, voilà qu'elle était reléguée à tenir la main d'un incompétent dans une mission de second ordre. Elle en aurait crié de désespoir, si elle ne craignait pas de se trahir auprès de son nouveau compagnon. Alors elle prenait sur elle de chevaucher sans un mot, comme si de rien n'était, jouant du danger ambiant pour justifier son mutisme et le silence qu'il imposait.

Mais elle sentait son regard dans son dos, et elle en éprouvait une gêne croissante.

Enfin, après une autre heure interminable, se présentèrent à sa vue les abords du cimetière dont ils devaient débarrasser les tombes de toute trace de morts-vivants, et une occasion de se retourner et de confronter l'homme blond.

« Arrêtes toi », lui souffla t-elle alors que le cuir de sa selle grinçait au mouvement qu'elle fit pour le regarder dans les yeux.

Il la fixait bel et bien, mais pas avec l'insistance lourde de sous entendus ou la méfiance qu'elle s'attendait à y trouver ; non, il était méditatif, et ses yeux la dévisageaient avec pudeur et retenue.

Il se contenta de lui répondre en hochant la tête, et l'imita lorsqu'elle mit pied à terre. Toujours sans échanger une parole, ils laissèrent leurs montures attachées à distance respectable du sentier. Katyia ne put s'empêcher d'admirer la bête du guerrier une nouvelle fois. Là où Vent-de-nuit, son étalon, était fin et nerveux, musculeux et racé, la monture que son compagnon rassurait en ce moment même d'une caresse à l'encolure était massive. Tout chez elle évoquait la prise d'élan irrésistible, l'impact dévastateur de la charge ; elle semblait destinée à piétiner et à écraser les ennemis de son maître tout autant qu'à le porter. Ses membres étaient épais, son poitrail large, ses poils longs et drus, son regard déterminé.

Avec un hoquet de surprise amusée, Katyia se rendit compte que son regard était indifféremment passé du cheval au guerrier, et qu'effectivement, la description convenait aux deux.

« -Pourquoi souriez-vous ?, lui demanda t-il, incertain.
- Pour rien. Écoutes, je pars devant, repérer les lieux et me rendre compte de l'étendue de la menace. Restes à proximité, je viendrais te chercher une fois le chemin assuré.
- Comme vous préférez. »

S'il nourrissait des doutes à son sujet, ou même était blessé d'être traité comme quantité négligeable dans l'opération, il n'en montra rien. Au lieu de quoi, il se saisit de la lance solidement arrimée au harnais de son destrier, une arme longue comme il était grand, dont la lame effilée s'achevait en une pointe aiguë qui accrochait les reflets de la lumière du matin. C'était une arme austère, belle dans son dénuement, terrible d'aspect néanmoins. Il se posta derrière un des pins rougeâtres qui poussait là, et la regarda pour lui signaler qu'il était prêt.

Avec un signe de tête qui se voulait rassurant, Katyia se mit en route, et ne tarda pas à atteindre la clôture délabrée qui ceignait de bien triste manière le cimetière. Quelques gros mausolées parsemaient l'étendue désolée couverte de tombes et de tombeaux, leurs pierres tombales décrépies derniers témoins du repos qu'on avait voulu offrir aux morts. Car le sol était retourné, ouvert, soulevé, et les cercueils brisés, les portes des caveaux défoncés, n'annonçaient que trop clairement qu'ici aussi, les morts ne connaissaient plus la paix.

Katyia eut un sourire amer au souvenir de la terreur qui l'avait saisie la première fois qu'elle avait vu de ses yeux insouciants goules et squelettes dans les bois profonds du Darkshire. Que de chemin parcouru depuis…

Elle sauta lestement une barrière vermoulue, retomba sans bruit, progressa de quelques mètres accroupie, s'adossa à la pierre froide d'un mausolée silencieux, et observa le spectacle grotesque que jouaient sans fin les cadavres des Maleterres.
Au milieu des tombes, indifférents à tout, des formes titubaient, dénuées de but sinon que de tuer les vivants qui passeraient à leur portée ; s'ils se cognaient dans une pierre tombale, gravée d'un mot affectueux par une femme rendant un dernier hommage à son mari, s'ils heurtaient les restes pourris du cercueil qui aurait dû être leur dernière demeure, ils grognaient, griffaient, faisaient jouer leurs mâchoires en d'horribles craquements. C'était tout. Plus rien de leur ancienne âme ne demeurait, aucun frémissement de souvenir ou de conscience qui eut pu arracher à ces corps décomposés l'ombre d'une larme ou d'un regret.

Katyia prit le temps d'en compter une quinzaine qui erraient de ce côté ci, avant de contourner le bâtiment. Le cimetière était plus vaste qu'elle ne le pensait, et par un étrange caprice du terrain, un léger vallonnement lui en cachait une partie.
Elle continua de progresser, et son attention se focalisa bientôt sur une masure en ruines, sa lourde charpente menaçant de s'affaisser complètement, sa façade noircie percée de quelques fenêtres brisées et d'une porte plus noires encore.

Elle se mit en devoir de la fouiller rapidement – ses vieux réflexes ne la quitteraient probablement jamais, et l'appât du gain la tenaillait parfois encore. La rejoindre s'avéra délicat, car une demie douzaine de squelettes progressant de concert décida à ce moment là d'orienter son parcours justement dans cette direction ; mais Katyia savait se montrer discrète, et son pied léger ne fit pas plus de bruit qu'à l'accoutumée.

Une fois entrée, le délabrement du bâtiment était plus flagrant encore qu'à l'extérieur : des décombres gisaient partout, la pierre et le bois étaient marqués de coups et d'accrocs comme seules des lames pouvaient en creuser ; et les rares meubles encore discernables semblaient avoir été systématiquement éventrés. Il y avait peu de chance donc que la maison n'abritasse quoique ce soit de valeur.

Pourtant, Katyia décida de grimper les degrés d'un large escalier pour vérifier que l'étage, lui aussi, ne recelait aucun trésor caché.

Elle fouilla ainsi une chambre à coucher sans ornement, reconnaissable seulement à un oreiller souillé et maculé qui traînait encore dans un coin. Sous l'oreiller, qu'elle retourna d'un coup de pied indifférent, un objet des plus inattendus lui rendit son regard : une poupée en relativement bon état, richement détaillée, comme si une main attentionnée avait passée de longues heures à parfaire sa création.

Interloquée, elle s'en saisit, et un frisson glacial lui remonta le long du dos.

« Pamela... »

Elle se tourna d'un bond, tirant l'une de ses lames dans le même temps, se déplaçant vers un angle de la pièce, plus sombre et sûr, cherchant du regard l'origine de la voix ; son pied heurta dans sa précipitation un seau métallique cabossé qui envoya rouler un tintement clair dans l'air immobile de la masure.

Ses yeux inquiets distinguèrent bientôt une silhouette vaporeuse qui se tenait dans l'embrasure de la porte ; au bout de quelques secondes et alors qu'elle prenait un peu de consistance, Katyia se convainquit qu'il s'agissait d'une femme, dont le regard se posa sur elle. Un regard d'outre-monde, chargé de la langueur d'une âme qui attend depuis trop longtemps.

« Pamela, où es-tu, Pamela ? Il faut la retrouver, la pauvre enfant… Pamela, qu'es-tu devenue ? Es-tu morte, toi aussi ? »

Sa voix, de même que sa silhouette, prenait peu à peu un timbre plus réel, plus perceptible, et Katyia se rendit compte qu'elle n'était peut-être pas la seule à pouvoir l'entendre.

Avec prudence, elle s'approcha puis dépassa le spectre ; celui-ci se contentait de la dévisager et de continuer à appeler cette Pamela dont Katyia ignorait tout. En jetant un coup d’œil à l'étage inférieur, ses craintes se confirmèrent : soit que le bruit du seau les avait alerté, soit que les jérémiades de la femme spectrale s'entendaient du dehors, les squelettes tantôt dépassés investissaient les lieux, une lueur rouge et mauvaise au fond des orbites vides de leurs crânes, expirant de longs souffles poussiéreux chargés de haine.

Katyia se retourna et murmura tout bas au spectre :
« - Oui, oui, Pamela, je la trouverai, mais par la Lumière, tais-toi !
- Vous feriez cela ? Vous retrouveriez Pamela ? Ô ma chère Pamela, pourquoi t'avons nous laissé ? Oui, à Darrowshire, c'est le dernier endroit où nous l'avons laissé. Pamela, Pamela, ta tante Marlene se fait tellement de souci pour toi ! »

Un grincement dans l'escalier arracha une grimace à Katyia : le spectre parlait et la dévisageait toujours, et les squelettes continuaient donc de chercher.

Elle se rencogna dans l'ancienne chambre, calma sa respiration, décontracta ses muscles, parut se fondre dans le mur, et devint pour ainsi dire invisible.

Les squelettes, tout proches désormais, passaient à ses côtés sans remarquer sa présence, et elle pensait que prendre son mal en patience suffirait lorsque le spectre, qui s'était tu un temps, prit de nouveau la parole.

« Pamela Senterouge, à Darrowshire. N'oubliez pas, Katyia. Vous devez la retrouver, je vous en supplie. »

Et cela en tendant des mains suppliantes vers elle, jusqu'à la toucher alors même qu'elle s'étiolait et redevenait vaporeuse.

À son contact, Katyia frissonna ; les squelettes, qui n'avait prêté qu'une attention médiocre au fantôme durant tout ce temps, suivirent pourtant du regard ses mouvement comme elle s'approchait de la Voleuse tapie dans l'ombre. Et, au moment où le contact spectral la faisait trembler de la tête aux pieds, l'illusion se dissipa, et ils la virent.

Avec un cri râpeux d'articulations malmenées, les squelettes se jetèrent sur elle. Un juron s'échappa des lèvres de Katyia alors qu'elle lâchait finalement cette poupée maudite et dégainait sa seconde épée, acculée dans une vieille chambre qui sentait la mort.


Enguerrand promenait un regard absent sur le cimetière qui s'étalait là, entre des élévations de terrains nues et arides ; un morne champs de mort labouré par le Fléau qui y venait chercher sa moisson de corps, égayé ça et là par les vestiges d'une présence humaine. Et pourtant, ce triste spectacle ne pouvait briser la rêverie qui envahissait son esprit et rendait tout ce qu'il voyait brumeux.

Il était bien là, adossé à un pin, suffisamment loin et immobile pour que les formes maladroites qui peuplaient le cimetière ne le remarquent pas ; et une partie de lui même continuait de veiller, de guetter un éventuel signal ou quoique ce fut d'anormal. Mais il ne pouvait défaire son esprit de la pensée qui l'occupait depuis le matin : qui était cette jeune femme qui l'accompagnait ?

Il la voyait telle qu'elle était, jeune – plus jeune que lui, d'ailleurs, avec un visage ovale assez plaisant, un petit nez légèrement retroussé et le menton un peu relevé, comme si elle flairait toujours anguille sous roche ; ses yeux d'un marron si clair qu'on les croyait jaune ocre par moment étaient calculateurs et ses sourcils se fronçaient aisément. Elle était jolie, à sa manière, quoique hautaine, froide, distante.
Pourtant, Enguerrand ne pouvait s'empêcher de trouver qu'il y avait quelque chose de fêlé en elle, et bien qu'il ne l'observât que depuis quelques heures, il percevait en de brefs instants une autre jeune femme sous le vernis qu'elle lui présentait.

Et puis, il ne pouvait s'ôter de la tête ce regard du soir d'avant, cet infime échange de deux âmes qui se croisent et se reconnaissent dans un improbable moment de vulnérabilité. De là à croire que le destin s'était mêlé de les réunir au matin suivant, il n'y avait qu'un pas, qu'Enguerrand se refusait pour l'heure à franchir.

Et d'ailleurs, que lui importait ? Ses sens lui jouaient probablement des tours, et l'aura de mystère qui semblait planer autour d'elle n'était certainement que le fruit du dépaysement. Quand il y réfléchissait, elle avait été plutôt d'une compagnie désagréable, exprimant largement son mécontentement et son mépris à son égard.

Pourtant, il ne pouvait empêcher sa pensée de revenir à elle, à se poser des questions vouées à rester sans réponse – que faisait-elle là, et pourquoi avait-elle l'air de le détester personnellement ? S'étaient-ils déjà rencontrés ? Qu'avait-elle pu voir qui justifiât que ses yeux soient si durs, son visage si fermé ?

Vint un moment où toute sa rêverie éclata sous le coup de l'agacement. Il se morigéna en silence, secoua d'un mouvement d'épaule la torpeur qui entravait son intellect, et balaya son champs de vision d'un œil redevenu perçant.

Les cadavres en marche étaient toujours là, claudiquant à qui mieux mieux, un peu plus groupés qu'auparavant. Un coin du cimetière semblait très vide, comparé au souvenir qu'il en gardait. Quelque clochette devait sonner alentour, car un tintement de métal perçait l'air lourd et vicié du lieu. Ting, ting, cela sonnait bel et bien, mais de manière trop irrégulière pour une clochette. Non, son oreille aguerrie s'éveilla soudainement, et il y reconnut le son du métal contre le métal.

Immédiatement alerte et sur le qui vive, sa lance saisie à deux mains, Enguerrand se rendit compte d'une chose : les morts claudiquaient certes, mais tous dans le même sens. Ils convergeaient vers un bâtiment trapu un peu plus loin.

Il ne s'embarrassa pas de chercher une explication : il se mit en branle, sauta la clôture qui ploya sous son poids avec un grincement moqueur, et son pas s'accéléra, lourdement d'abord, irrésistiblement ensuite, jusqu'à ce que sa charge ne le porte au contact des morts-vivants.


Le souffle fut chassé de sa poitrine comme le manche d'une hache heurtait ses côtes, mais elle parvint encore à défoncer le crâne du squelette d'un coup de pommeau, et se rejeta en arrière, l'autre arme prête à frapper. Les ossements désormais inanimés représentaient un véritable danger pour elle et son style de combat dansant, car le moindre faux pas pouvait la projeter à terre, lui faire perdre l'équilibre ou lui tordre une cheville. Et la Lumière savait qu'elle avait besoin de toute son agilité pour survivre, en ce moment précis.

Elle combattait du mieux qu'elle pouvait compte tenu de l'étroitesse des lieux et du surnombre affligeant de ses ennemis ; si elle avait réussi à se débarrasser de trois squelettes déjà, il en restait autant, et outre le coup qu'elle venait de recevoir, un autre avait réussi à lui infliger une estafilade sur le bras gauche. Rien de bien méchant, mais dans un combat de longue haleine, elle savait l'importance de ce genre de blessures.

D'autant que ses ennemis, eux, ne saignaient pas, ni ne se fatiguaient.

Il fallait que cela finisse vite. Elle n'osait pas crier de peur d'ameuter d'autres des créatures, mais elle n'avait aucun moyen non plus d'appeler ce balourd de chevalier à la rescousse.

Alors, tant bien que mal, elle tâcha de ne pas se faire encercler, et tenta une feinte à gauche avant d'attaquer à droite. Lorsqu'une lame frappait, l'autre paraît, en un va et vient constant qui lui garantissait un peu de sécurité ; et elle était heureuse en ce moment là de ne pas se battre avec des dagues, car maintenir la distance lui apparaissait comme la meilleure chance de rester en vie.

Elle parvint finalement à glisser un estoc dans l'orbite vide d'un cadavre, à faire sauter le crâne d'un autre, et à infliger un tel coup au dernier que toute sa structure s'affaissa.

Essoufflée, un peu blême, contusionnée, Katyia respira un grand coup mais ne s'accorda aucun répit : elle avança à pas résolus vers la balustrade qui donnait vue sur l'étage inférieur pour s'assurer que rien d'autre ne viendrait la troubler.

Un gémissement échappa de ses lèvres pincées de désespoir à la vue de goules et d'autres squelettes qui pénétraient les lieux avec force grognements et cris rageurs, et qui se dirigeaient droit vers elle, grimpant déjà à l'escalier.

Katyia n'eut d'autre choix que d'accueillir les premiers au fil de l'épée, mais elle commençait à imaginer leur horde innombrable et elle avait déjà mené un combat impossible.

Elle se voyait morte, sa peau blanche trouée de pourriture, son cadavre déambulant éternellement dans ces terres maudites, pour être un jour abattue par un membre de l'Ost Écarlate qui la reconnaîtrait et l'accuserait de faiblesse, et ses forces l'abandonnaient malgré la colère désespérée qui s'emparait d'elle. Elle combattait en pleurant et en riant, ses nerfs proches de la rupture, ses coups de plus en plus inefficaces.

C'est alors qu'il survint.

Elle n'entendit d'abord qu'un grand fracas, de métal et d'os brisés, de fureur et de colère ; et le tumulte était tel que ses adversaires détournèrent les yeux. Bientôt, à travers les planches mangées aux vers du plancher, elle distingua un tourbillon indistinct, un éclat luisant qui passait et disparaissait, une forme massive qui progressait inexorablement. Et toujours le vacarme de corps écartés avec violence, dont elle apercevait maintenant des morceaux épars rebondir par ci par là, rejetés de côté par une force implacable. Et elle entendit résonner une voix d'acier, vibrante et outrée, pleine d'une noble colère, qui s'écriait : « De par mon sang ! »
Bientôt sa vision se précisa, et elle vit Enguerrand, visière abaissée, sa lance tranchant et estoquant les morts qui les séparaient, bourrant de coups d'épaules et distribuant de grandes revers de son poing ganté à tous ceux qui passaient outre sa pointe, en un terrible déchaînement de violence silencieuse.

Un instant plus tard, il se dressait devant elle, tenant le haut des escalier et repoussant de la pointe de son arme les morts-vivants qui se pressaient toujours.

Le soulagement de Katyia fut tel qu'elle tomba à genoux, le souffle court.

« Et maintenant, que fait-on, Damoiselle ? Si ma témérité m'a permis de vous rejoindre, je crains qu'il n'y ait pas de sortie là où nous nous trouvons... »

La voix du chevalier était tendue, et visiblement, il devait désormais déployer de grands efforts pour contenir la marée qui montait à l'assaut de leur abri dérisoire.
Mais ses paroles avaient raffermi Katyia, et elle se releva, l'esprit en ébullition.


Enguerrand n'existait plus. Le corps qui était le sien avait disparu, de même que la masure dans laquelle il se trouvait ou que la raison qui l'y avait amené. Son monde se limitait à l'espace confiné de son heaume, deux fentes pour la vue et quelques trous qui permettaient la respiration, lourde et de plus en plus avide. Dans un coin de son cerveau, il savait que le risque d'asphyxie augmentait avec chaque nouvelle aspiration.

Mais Enguerrand n'était plus un homme qui s’inquiétait de sa santé ; il était un golem de fer et de silence, une tour que venaient heurter les vents de la pestilence, un geste, enfin, destiné à tuer sans reculer.

D'un violent estoc, il perça le torse décomposé d'une goule aux yeux fous, qui continua de se jeter sur lui, la pointe de la lance bien visible dans son dos. D'une torsion du bassin, il appliqua une telle pression sur sa hampe que son ennemie fut projetée par dessus la rambarde alors même que ses côtes se disloquaient, libérant par là même l'arme, qui revint se placer au centre de l'escalier, pour immédiatement se heurter au bouclier d'un squelette.

Heurts et fracas du fer contre l'os, craquements du bois qui cède, tintements et grincements de l'acier qu'on maltraite, toute cette cacophonie emplissait Enguerrand, dont l'esprit s'assombrissait. Un voile d'indifférence s'abattait sur lui. Passé le premier élan de la charge, une fois l'immense et soudain accès de rage écoulé de ses veines, la mesure de sa folie lui apparût clairement. Alors il combattait, parce qu'il savait le devoir et que subsistait le souvenir de son aversion pour les morts-vivants. Mais il se sentait vide de toute émotion, rattrapé par la fatalité de son destin : après tout, il mourrait bel et bien de ce mal qui lui avait déjà tant pris.

Avec toute la vigueur surnaturelle que leur conférait leurs sombres maîtres, les goules et les squelettes qui l'assaillaient déchiraient peu à peu son armure de leurs crocs et de leurs griffes. Par endroit, des dents dépassaient de la plaque, enfoncées de quelques centimètres dans l'acier ; à d'autres, le métal se teintait de rouge là où des blessures invisibles l'élançaient à chaque mouvement.

Un nouveau coup sur son heaume bourdonna à ses oreilles, jetant sa tête de côté ; instinctivement, il lança son arme en riposte et entendit un craquement sec comme un corps se désarticulait sous la frappe.

« Je dois au moins cela au Capitaine, une belle mort, dont elle pourra parler sans honte », pensa t-il au milieu du calme de son esprit.

Son tabard, arborant les deux éclairs d'or sur fond marron, se déchirait par endroit. Qui en ces terres y verrait le signe d'Omen ? Qui le reconnaîtrait, où que ce soit ? Personne, il fallait bien l'admettre.
Un éclair d'argent inattendu au coin de son œil lui rappela également la présence de la broche à sa poitrine ; l'insigne de l'Aube semblait luire de colère dans la demie-pénombre.

« Portez la bien. Portez la longtemps », lui avait-on dit.

Son cœur engourdi s'agita. Le Capitaine n'avait cure que sa mort soit belle ou hideuse, glorieuse ou infamante. Elle l'avait arraché aux griffes de celle-ci par le passé, et la reconnaissance qu'il lui devait impliquait qu'il restât en vie. Entre eux deux, cet accord tacite existait, se passant de mots : il lui fallait vivre pour servir, et servir pour vivre.

Il se revit devant le Commandant Ashlam Vaillepoing, et se souvint de ce qu'il avait failli dire : il n'était pas venu par crainte, mais par fidélité. Parce qu'il croyait en Stormborn et parce qu'elle croyait en lui. Il avait été seul, et à ce moment là sa vie ne valait rien. Mais aujourd'hui il faisait partie d'un tout, d'une Franche-Compagnie dont il revendiquait l'appartenance.
Il n'était plus seul.

En un fulgurant éclair de lucidité, il se souvint de la présence de Katyia. Elle n'avait pas répondu à ses dernières paroles – pour ce qu'il en savait, elle pouvait aussi bien être morte. Il n'osait risquer un coup d’œil en arrière, ses ennemis le pressant toujours.

Alors son corps redevint une source de préoccupation, et une vague de fatigue accablante le submergea ; il réalisa qu'il était à bout de souffle, que ses bras gourds ne se levaient plus qu'avec un temps de retard, et que sa vision devenait floue.

Dans un dernier effort, il cria :
« Katyia, si vous avez quelque chose à faire, faites le maintenant ! »

Le coup suivant qu'il asséna passa trop large à côté de la clavicule qu'il visait, et instantanément deux goules se ruèrent sur lui, leurs crocs avides raclant sa cuirasse. Son arme, à cette distance, était devenue inutile, alors il la lâcha, et avec un violent effort réussit à en jeter une de côté. Déséquilibré par son geste, le poids de l'autre goule qui s'employait furieusement à atteindre une faille dans son armure le fit chanceler, et il s'étala finalement au sol, sentant qu'enfin l'heure était venue.

Allongé sur le ventre, sans force, aveuglé par des larmes de douleur et de fatigue, il sentit d'abord la goule qui l'écrasait de son poids subir un choc violent, et retomber inerte sur son dos. Et, alors qu'il sombrait dans l'inconscience, il sentit une vague de chaleur le pénétrer, trop vite disparue, et il n'y eut plus rien.


Alors même qu'il s'aplatissait de toute sa hauteur sur le ventre et que l'air était chassé de ses poumons, dans le dernier souffle rauque qui sortait de ses lèvres, le chevalier laissa échapper un mot, presque trop ténu pour que Katyia ne le perçoive :
« Père... »

Durant quatre effroyables minutes, le solide guerrier avait mené pour elle – pour eux – un combat désespéré. Campé au sommet de l'escalier, sa lance avait offert à Katyia le répit nécessaire, sans une plainte et sans un reproche. Alors elle avait travaillé elle aussi en silence, furieusement, laissant couler librement les larmes de regret qui lui brouillaient la vue. De ses doigts encore tordus et enflés et des éléments qu'elle sortait de sa besace, elle fit trois bombes, trois vilains disques aplatis, et même les gobelins chez qui elle avait appris à les fabriquer auraient été horrifiés de la quantité de poudre qu'elle y inséra.

Elle ne leva les yeux qu'une fois son travail accompli, au moment où Enguerrand lâchait son arme et perdait pied. D'un mouvement rapide, elle fit glisser au sol les trois mines, qui commencèrent de dévaler l'escalier en rebondissant sur les corps accumulés là. D'un seul geste elle se releva et décapita la goule qui menaçait d'achever le chevalier, avant de se jeter à couvert.

L'explosion fut terrible, secoua toute la vieille carcasse du bâtiment, dont se mit à pleuvoir depuis les combles une pluie de mousse, de plâtre et de bois pourri. Lorsque la vague de chaleur l'atteignit, Katyia pria la Lumière pour que le chevalier fut bien hors de danger comme elle l'avait estimé.

Le grondement de l'explosion laissa un soudain vide sonore seulement troublé par un léger sifflement à ses oreilles. Elle se remit sur pied et se dirigea droit vers le guerrier. L'escalier effondré gisait en décombres éparpillés, et le plancher du palier menaçait de le suivre, se délitant en plaques de plus en plus grosses.
Elle saisit les poignets du chevalier et tira, tira de toute la force qu'il lui restait, car ses jambes menaçaient déjà de pendre dans le vide. Après une minute d'efforts acharnés, elle parvint à le faire rouler dans la chambre où gisait encore la poupée.

Glissant un dernier coup d’œil vers l'escalier brisé, elle s'apprêtait à s'adosser à un mur, épuisée, lorsqu'elle vit avec effroi la lance de son compagnon en équilibre au bord du plancher démoli. Le symbole de son abnégation ne pouvait disparaître ainsi, et sans réfléchir, elle se jeta sur elle, à plat ventre sur le sol incertain, ne l'attrapant que du bout des doigts. Sous elle s'agitaient les restes de la horde titubante, suffisamment nombreuse encore pour que de nouvelles silhouettes ne pénètrent dans le bâtiment.

Mais ils étaient hors d'atteinte, sinon saufs, et avec un soupir et mille précautions, elle regagna le coin d'ombres où elle dormit d'un sommeil coupable, une main posé sur celle, inerte, de son compagnon d'infortune.


Depuis les épaisses ténèbres de l'inconscience, Enguerrand luttait pour retrouver le chemin de son corps, fiévreux et délirant. Il rêva de ciel tourmenté où les nuages défilaient à toute allure, un monde gris et mouvant où se murmuraient les regrets, les haines et l'incompréhension de toutes les âmes égarées ; et il manqua ne devenir qu'une autre de ces plaintes indistinctes, si ce n'était une drôle de lueur qui le guidait à la manière d'un phare, une chaleur qui le tirait par la main, toujours de l'avant.

Puis tout s'évanouit de nouveau, la grisaille redevint ténèbres mais il percevait désormais la réalité du monde qui l'entourait, douloureux et insupportable ; son armure lui enfonçait des plaques déformées dans le dos, le sang martelait à ses tempes, ses bras inertes étaient raidis et immobiles de fatigue, mais le pire restait sa mâchoire, serrée dessous son heaume cabossé à lui en faire mal.

Puis petit à petit les simples sensations se transformèrent en contrôle, et il put remuer un orteil, faire passer son poids sur son côté gauche. Il lui fallut un effort immense pour ouvrir un œil, et sa mâchoire craqua et claqua lorsqu'il voulut ouvrir la bouche.

« De l'eau », parvint-il à râler à travers sa douleur.

Alors seulement se demanda t-il s'il restait quelqu'un pour l'entendre, et sa voix parvint à ses oreilles si rauque et croassante qu'un moment il crut être devenu l'un de ces squelettes, qui se réveillerait longtemps après sa mort plein de l'illusion d'être encore vivant. Mais il sentit un poids quitter sa main droite, devina un mouvement au dessus de lui, et bientôt son heaume lui fut précautionneusement retiré.

Le visage inquiet et fatigué de Katyia apparut encadré de ses courtes mèches blondes qui lui faisait comme un halo doré dans la lumière poussiéreuse de la pièce, et Enguerrand ne put retenir un hoquet de stupéfaction et de joie, car elle lui apparaissait en cet instant comme une vision de félicité : il n'avait pas failli à la sauver, elle.

« Tiens, bois doucement. »

Ses doigts qui relevaient sa tête étaient doux et délicats, manipulant sa rude nuque comme s'il se fut agit de celle d'un nouveau né ; et nouveau né il se sentait, redécouvrant son corps meurtri et endoloris, les tempêtes de son cœur plein d'émotions contradictoires, et du bonheur d'être en vie.

« Que s'est-il passé ? », demanda t-il après qu'elle l'eut aidé à s'asseoir.
« Nous sommes hors de danger pour le moment, mais nous ne pouvons pas rester là. L'explosion les a repoussé mais elle a également signalé notre position à tous nos ennemis. J'ai peur que le bâtiment ne s'effondre aussi. »
« Laissez moi souffler quelques instants encore, et nous pourrons partir. »
Enguerrand ne se sentait pas apte à bouger de son coin de mur eut-il pu dormir une semaine complète, et Katyia lui jeta un regard perçant où ne restait plus grand-chose de sa désarmante inquiétude de tantôt.

« Manges ça ; ce sont des rations bénies par l'Aube d'Argent, elles devraient te requinquer suffisamment. »

Les deux pains qu'elle sortit de sa besace étaient moelleux, ronds et odorants, et à chaque bouchée Enguerrand sentit ses forces lui revenir un peu plus. Une fois sa portion engloutie, il put se redresser, bien que la tête lui tourna, et fit quelques pas pour s'assurer de son équilibre : il se sentait effectivement mieux, plus léger de corps comme d'esprit.

Il remercia Katyia et tous deux commencèrent à réfléchir au meilleur moyen de s'échapper de ce funeste piège qu'ils s'étaient créé, les morts-vivants tout autour du bâtiment et eux dedans.

« Le mieux serait encore que je fasse diversion ; j'ai moins souffert que toi de notre précédent affrontement, et suis de toute manière plus rapide. La question est : parviendras-tu à atteindre le sol sans te briser une jambe? »

Katyia prononça ces paroles avec un regard ennuyé aux lourdes plaques de son armure, mais Enguerrand ne pouvait s'en offusquer : sauter par la fenêtre comme ils envisageaient de le faire était pour lui un sérieux défi.

« Nous n'avons guère le choix, de toute manière. Mais ensuite, où nous rendrons nous ? Tenterons nous d'atteindre directement nos montures? »

Les fenêtres du bâtiment étaient pour la plupart calfeutrées par des planches, et aucun des deux ne savait exactement quelle direction il leur faudrait prendre ; consulter la carte de la région fournie par l'Aube ne les aida guère.

Ils n'étaient pas tellement plus avancés lorsque la première secousse se fit sentir. Avaient-ils négligé de tendre l'oreille, les craquements des poutres furent-ils discrets, ou l'écroulement du bâtiment menaça t-il soudainement de les enfouir sous les décombres, ils ne purent le déterminer dans l'instant de panique qui suivit la chute des premiers morceaux de charpente. Mais ils comprirent très vite qu'il ne leur restait plus qu'un seul choix. Ils échangèrent un regard, et Enguerrand s'élança le premier, afin de briser carreaux et volets, sa lance en main, une myriade d'éclat de verre qui lui faisait comme une traîne de comète étincelante dans son sillage, et comme une comète il frappa le sol, lourdement, douloureusement.

Le craquement du bâtiment devint plaintif une seconde avant de se transformer en grondement, comme un nuage de poussière de chaux les assaillait ; et dans toute cette confusion, Enguerrand ne vit pas Katyia, et les morts-vivants commençaient à affluer de nouveau. Alors, maudissant ses ennemis, il courut dans la première direction qu'il vit libre. Il tourna l'angle d'un mausolée, crocha entre deux rangées de tombes pour éviter la confrontation avec des goules, sauta une barrière, renversa une brouette abandonnée, mais toujours ses poursuivants le talonnaient, et d'autres obstacles apparaissaient devant lui. Il ne savait ni où il allait, ni où il était, mais il ne pouvait plus s'arrêter ; et il avait la curieuse impression de pourtant se diriger quelque part.

Lorsque le grand bâtiment se dressa devant lui, perché sur une butte et auréolé de sa gloire immaculée, il pressa le pas, usant des dernières forces qui lui restaient pour atteindre cet endroit qui semblait l'appeler.
Stormborn

<Omen>


m'attendais pas à tout lire d'un coup, mais c'est pas mal du tout, j'attends la suite
Johnj

<mystérieux alt>


Les lions ne pactisent pas avec les hommes.
Chapitre 1 terminé. J'ai envie de tout lire. Je dois faire autre chose. Je voulais le dire ^^

J'aime beaucoup, beaucoup, beaucoup beaucoup beaucoup, beaucoup beaucoup beaucoup
Amour

<Légendes>


Sometimes it can not be less tight. [...] What do you want ? [...] It will be tight. Be strong, hold on. I pray for you.
Amour a écrit:Chapitre 1 terminé. J'ai envie de tout lire. Je dois faire autre chose. Je voulais le dire ^^

J'aime beaucoup, beaucoup, beaucoup beaucoup beaucoup, beaucoup beaucoup beaucoup



Gros Edit : Arrivé à ce stade, tu as le niveau pour écrire et te faire publier juste pour info.

Ca se fait en plusieurs étapes. Déjà un univers pas trademark ( ... ) et tu cible un (plusieurs c'est mieux, éditeurs) à qui tu envoies ton book dans les formes (avant tu le déposes à la socété des gens de lettres, protection 4 ans pour 40 € pour ce que ça vaut, ce serait dommage de s'en passer mmm).

Ensuite tu attends qui te réponds (normalement ça doit répondre vu ce que je vois), dans les 1 à 4 mois. Si quelqu'un te kif ok tu es lancé, sinon le plus probable c'est te demander de modifier ce qui doit l'être (dans mon cas c'était ce que je pensais avoir à modifier).

Ah please si tu écris j'imagine que ce sera toujours avec le coeur mais ça ne sers à rien de ne pas le préciser =)

Autre PS : tu n'es ni fou, ni seul de ton espèce, tu es unique et incroyable et j'osef de tout ce que les gens peuvent penser si je ne me fais pas attaquer avec des critiques constructives je ne répondrai qu'à ça.

Bonne journée !! Bon aprèm !!
Amour

<Légendes>


Sometimes it can not be less tight. [...] What do you want ? [...] It will be tight. Be strong, hold on. I pray for you.
Stormborn a écrit:
« Pamela... »


'tin cette quête !

Bon bah moi aussi j'attends la suite du coup !

PS : C'est bon pour la couleur rouge, sur l'ordi ça passe mieux en effet :O
Elcondor


You're gonna carry that weight
Vous ne l'attendiez plus, et bien voici pourtant le chapitre 3 de la nouvelle ! Et si ça vous force à tout relire pour vous resituer l'histoire... Tant mieux ! :D

J'essayerais de tenir un peu mieux les délais mais rien n'est moins sûr vu ce qui s'annonce comme emploi du temps... Enfin, je ferais de mon mieux, promis !

J'espère que vous continuerez d'apprécier :)

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Image

Katyia regarda le chevalier prendre son élan sur quelques pas, passer au travers des épais carreaux et d'un volet à moitié dégondé, et le suivit instantanément dans sa course ; et alors qu'elle prenait appui sur le rebord de la fenêtre, elle le vit percuter le sol avec une telle violence qu'elle en grimaça.
Son saut à elle, cependant, la mena souplement jusqu'à terre alors même que le bâtiment s'effondrait.
Un rapide roulé-boulé lui permit de se remettre sur pied et de commencer à s'éloigner des décombres et de l'énorme nuage de poussière jaunâtre qui s'en échappait. Sans se retourner, elle glissa, sans oser trop élever la voix :
« Par ici ! »
Et elle adopta un pas de course leste mais pas trop rapide, pour que son compagnon puisse la suivre.

Ce ne fut qu'après s'être adossée à un mausolée pour vérifier que la voie devant eux était libre qu'elle se rendit compte qu'Enguerrand ne l'avait pas suivi. Trop confiante, elle n'avait pas même envisagé la possibilité qu'il ne l'ait pas entendu.
« Sang écarlate ! », s'entendit-elle jurer, avant de fouiller de ses yeux perçants le panorama du cimetière.

Et elle le devina, là bas au loin, courant de sa foulée sinon souple, du moins égale, crochant de droite et de gauche à mesure que les morts-vivants s'agglutinaient après lui.

Son premier élan fut de se porter à son secours, mais instantanément se présenta à son esprit l'option de regagner le campement de l'Aube seule, d'annoncer l'échec de la mission et la mort du chevalier, et d'obtenir enfin une affectation décisive.
Et son esprit, cadenassé depuis deux années déjà par la peur, par la folie et la souffrance, et par cette fidélité à l'Ost dans laquelle elle s'était réfugiée pour fuir ses craintes, lui dictait de suivre ce raisonnement, d’œuvrer pour le bien plus grand qui en résulterait.
Mais son cœur, s'il était étouffé et endormi, s'il se desséchait peu à peu sous l'ardente flamme de sa dévotion nouvelle, n'était pas encore mort. Et dans un sursaut qui lui coupa la respiration, il se mit à battre avec furie au souvenir de la masse imposante du chevalier, campé là en haut de l'escalier, dressé entre elle et le péril, entre elle et ses terreurs les plus secrètes ; et sans hésiter il avait reçu coup sur coup sans faillir, pour elle, alors même que la mort semblait inévitable. Et le sang ainsi projeté dans ses veines par son cœur affolé devait être un sang neuf, chaud et revigorant, car elle sentit naître en elle la conviction que sauver le chevalier était la seule décision juste, en même temps qu'un afflux d'énergie l'exaltait.
Elle eut envie de crier, de l'appeler, et au diable les morts, elle les désosserait un à un jusqu'à ce que les Maleterres soient libres ; mais son intellect, tout de pragmatisme et de logique, refréna l'impulsion passionnée qui l'envahissait. Au lieu de quoi, elle se mit à courir, en un sprint zélé et adroit, coupant au plus court quitte à aller jusqu'à bousculer de l'épaule un pantin d'os qui, s'il se fut agi d'un être de chair, eut été bien surpris de la voir débouler aussi rapidement.

Et malgré cela, malgré les ailes de cette conviction nouvelle qui la portait, elle avait perdu de vue le guerrier ; seule restait la procession hagarde des morts qui remontaient sa piste. Et alors elle sentit quelque chose, un tiraillement dans sa poitrine, un appel ténu à son oreille, comme le chant de voix pures et fermes flottant dans l'air ; et sa poitrine, déjà soulevée par une émotion saine et sincère, fut secouée d'une palpitation supplémentaire.
Alors elle poursuivit sa course en parallèle de la cohorte du Fléau, s'attirant peu à peu son propre cortège de poursuivants, mais ses pieds étaient légers et avalaient la distance, et bientôt elle fut en vue d'un bâtiment éclatant, d'où irradiait cette sensation indescriptible que Katyia ressentait toujours.

C'était un temple circulaire, petit dans ses dimensions mais majestueux dans son audace, blanc dans ce paysage délavé, rayonnant de puissance, immuable ; le sol alentours se couvrait d'herbes folles et de fleurs sauvages, là où tout n'était ailleurs qu'humus noir et terre rougeâtre ; adossé aux flancs des monts qui descendaient depuis les Hinterlands, il se dressait comme un défi à la corruption des Maleterres, lui interdisant d'aller plus loin.

Et Katyia, toute essoufflée par sa course échevelée, ralentit progressivement son allure, quelque peu écrasée par l'impérieux respect qu'imposait ce lieu ; et son pas se fit mesuré alors qu'elle grimpait les quelques degrés qui menaient à une colonnade s’enfonçant droit au cœur du temple.

Arrivée au haut des marches, elle se retourna prise d’une vive inquiétude : elle avait complètement oublié les morts qui la talonnaient l’instant d’avant, toute à cet appel indistinct. Elle craignait de les trouver là, juste derrière elle, leurs pieds maudits souillant les dalles blanches. Quelle ne fut pas sa surprise lorsqu’elle les vit à raisonnable distance, en une foule disposée en un arc de cercle plein de grognements frustrés, se dandinant, incapables de faire un pas de plus. Aucun n’avait même pénétré l’allée délimitée par d’incongrus braseros de pierre. L’aura du temple se faisait à cette limite plus perceptible, une brume dorée qui ondulait en accord avec les mouvements désordonnés des cadavres, et chaque fois qu’un d’entre eux l’effleurait, il reculait en gémissant. Déjà la plupart se détournaient avec indifférence, regagnaient leur territoire fétide, et seuls quelques goules particulièrement écumantes s’échinaient en vain à tenter de forcer le passage.

Rassérénée, Katyia focalisa de nouveau son attention sur le bâtiment. L’appel sourd résonnait encore en elle, l’emplissait de fascination et d’un humble respect, mais cet intermède avait réveillé la prudence instinctive ancrée dans ses habitudes, et son pas se fit lent, mesuré. Tant de pensées différentes se croisaient dans sa tête qu’elle en vint à s’engourdir l’esprit, et n’en demeura plus qu’une, lancinante : qu’était devenu Enguerrand ?

Elle atteignit finalement le chœur du temple, et en eut le souffle coupé. Une lumière dorée s’y déversait depuis une coupole de cristal jaune, baignait une imposante statue à la finesse exquise, tintinnabulait si doucement que l’oreille doutait de ce qu’elle entendait. Tout en était sublimé, adouci, purifié ; et Katyia se perdit dans la contemplation de la statue. Elle représentait un homme d’âge mûr, incertain, les traits chargés de cette rigueur pleine de compassion qu’elle avait déjà vu sur plusieurs visages des Maleterres, mais voilée par l’ombre triste d’un regret immense. Katyia n’osait seulement envisager quel talent le sculpteur avait dû déployer pour produire un tel résultat, mais elle sentait poindre en elle une empathie profonde envers ce personnage, et des larmes de culpabilité lui montèrent aux yeux sans qu’elle sache de quoi elle s’accusait. Puis vint la sérénité et l’assurance que l’avenir serait lumineux lorsque son regard embrassa plus largement la pose triomphante et pleine de noblesse de la statue, marteau brandit haut et buste bombé. Enfin, elle fut submergée d’humilité lorsqu’elle réalisa que ce Paladin – ce devait en être un – était représenté un genou en terre malgré toute sa gloire, et d’un amour profond pour tous ces hommes et femmes valeureux déjà tombés sous les coups du Fléau, et qui, à l’image de cette statue, pouvaient dans l’après vie porter la tête haute, le regard farouchement braqué vers le ciel.

Et cette dernière vague d’amour et d’affection, ce moment de grâce et de reconnaissance, rappela à sa mémoire l’image d’un guerrier silencieux défiant la mort pour elle. Avec un hoquet chargé de toutes ces bouleversantes émotions, elle se mit à fouiller du regard la circonférence du temple, le cœur serré.

Elle vit enfin Enguerrand, adossé à la paroi, les bras immobiles le long du corps, le visage découvert et les yeux clos, alors qu’une drôle de silhouette était agenouillé à ses côtés et s’affairait à la Lumière seule savait quoi. Grande et mince, les bras étrangement long, quelque chose dans son profil inquiétait Katyia. Elle ne paraissait pas avoir remarqué la jeune Voleuse.

En de plus normales circonstances, celle-ci se serait coulé dans son dos pour lui glisser une lame sous la gorge avant de lui poser la moindre question ; en cette occasion, elle fit trois pas hésitants et demanda d’une voix nouée :
« Qui êtes-vous, et que lui faites-vous ? »
À ses mots, l’homme se détourna doucement du chevalier et posa son regard sans âge sur Katyia, qui glapit de surprise.

« Je m’assure que son état est stable, jeune femme. Vous devez-être Katyia. Ce jeune homme murmurait après vous, au milieu de ses tourments. »

La voix était grave, profonde, paisible, puissante. Mais malgré ses paroles apaisantes, Katyia ne pouvait détourner ses yeux de ceux de l’inconnu, deux flammes jaunes dansant dans un visage clair encadré par de longs cheveux. Les traits délicats, les oreilles longues et aiguës, tout chez lui indiquait l’elfe, mais jamais elle n’en avait vu de semblable.

« Que… Qu’êtes-vous ? », bégaya t-elle.

Son vis à vis afficha un sourire triste.

« Si peu d’entre nous demeurent, c’est vrai… » Il se redressa après un dernier regard à Enguerrand, et il était effectivement grand, trop grand. « Je suis le Grand Prêtre Thel’Danis, rescapé de la chute de Quel’Thalas et l’un des rares Quel’dorei encore en vie, un haut-elfe dans votre langue. Je vous souhaite la bienvenue en ces lieux sacrées. Dois-je vous ausculter vous aussi ? »

La tête de Katyia tournait. Elle n’était pas érudite. Une enfance orpheline, une vie de rapines et de larcins, et un désintérêt pour ces formes de savoirs avait laissé peu de place à l’étude. Ce n’était que depuis son entrée dans l’Ost Écarlate qu’elle avait senti la nécessité de s’intéresser à quelques unes de ces questions. Les rares bribes d’informations lues au sujet de la Troisième Guerre lui revenaient à l’esprit en éclairs confus. Elle se souvenait d’histoires de magies terribles, d’arrogance et de dédain, et elle avait subi l’endoctrinement de la Croisade Écarlate à l’encontre des Elfes. Une inquiétude croissante montait en elle, ses mains se rapprochaient inconsciemment de ses armes, son regard se noyait dans les yeux luminescents du prêtre, et le temps semblait s’être suspendu à mesure que son corps se tendait.

Mais, avant qu’elle n’ait pu commettre l’irréparable, une voix, ténue, faible, mais dont le ton évoquait du soulagement et une joie sincère, cette voix, donc, appela :
« Katyia ? »

Et sa folie se perdit dans le cri aigu qu’elle poussa en se laissant tomber à genoux aux côtés d’Enguerrand, dont déjà les yeux papillonnaient de fatigue.


Le temps passait lentement, plein de silence et de ténèbres, et les images se succédaient sans cohérence. Tantôt, il ouvrait les yeux sur une grande statue baignée de lumière mordorée, puis il ne voyait plus que la soie d’un coussin et le bois d’un cadre de lit. Une seule image revenait régulièrement, celle d’une tête blonde, auréolée de toute la beauté que l’inquiétude peut conférer à un visage féminin, et parfois il entendait des paroles étrangement douce, qui se fondait dans le flot trouble de sa mémoire enfiévrée.
Une main délicate lui passait de l’eau sur le front, qu’il devinait brûlant, et s’il murmurait qu’il avait soif, une outre se portait à ses lèvres avec douceur. Il ne délirait pas vraiment, mais sombrait si souvent dans un sommeil de plomb que la réalité lui paraissait brumeuse et incertaine.

Vint pourtant un moment où Enguerrand ouvrit les yeux pour constater que sa tête ne tournait plus. Si son corps était douloureux, la souffrance était sourde et latente et il parvint à se redresser lentement pour s’adosser à la tête d’un lit inconnu.
Il fit le tour de la pièce des yeux. Une petite chambre, située dans une alcôves du temple, probablement, chichement éclairée de trois bougies ; outre le lit, un coffre, une table, une bibliothèque, quelques coussins au sol… Un confort tout spartiate que venait pourtant rehausser les dorures et la soie qui se voyaient partout.

Alors qu’il finissait d’inspecter tout cela en essayant de faire passer le mauvais goût qui lui emplissait la bouche, Katyia entra, une coupelle d’eau dans les mains, un tissu sur l’épaule.
« Ah, tu es réveillé. »
La demie lumière des bougies lui avait-elle joué un tour, ou Katyia avait-elle souri en disant cela ? Il la regarda s’approcher, poser la coupelle sur le lit près de lui et, après une hésitation, lui lancer le linge.

« - Ta fièvre est tombée mais il vaut mieux ne pas hésiter à continuer de te rafraîchir.
- Merci… Katyia, où sommes-nous exactement, et depuis combien de temps ?
- Vous êtes au tombeau d’Uther, depuis ce matin, et la nuit est tombée il y a quelques heures. », lui répondit-une troisième voix.

Enguerrand se tourna vers cet interlocuteur inattendu, le tissu à mi chemin de son visage, et haussa deux sourcils surpris.

« - Vous… Je vous ai vu, au milieu de mes songes, n’est-ce pas ? »

Il entendit Katyia étouffer un reniflement désapprobateur, comme l’Elfe répondait :
« - À travers les brumes de votre inconscience, oui. J’ai fait mon possible pour améliorer votre état, mais vous avez reçu de nombreuses blessures, et couviez quantité d’infections… Vous êtes hors de danger désormais, et l’attention que votre amie vous a porté y est pour beaucoup. »

Il sentit un picotement lui parcourir la peau comme il se rendait soudainement compte qu’il ne portait plus que ses braies dessous les draps, et se racla la gorge, gêné, évitant de regarder Katyia qui ne disait rien.

« - Je vous en remercie, Elfe… Le tombeau d’Uther, avez-vous dit ?
- Celui-là même que chantent les bardes de votre race, Humain. C’est sa dépouille qui gît ici, et son pouvoir qui rend ces lieux saints. J’en suis le gardien désormais que tous les autres sont partis, et bien peu se souviennent encore de l’emplacement de cette sépulture. Votre arrivée – et les circonstances de votre arrivée – furent donc une surprise. Dites-moi, pourquoi avoir ameuté les morts jusqu’à ma porte ? »
Enguerrand ne pouvait détacher son regard des yeux luminescents du Prêtre ; sa voix exprimait tout l’aplomb d’une volonté ferme et confiante qui attendait des réponses ; pourtant, malgré sa bonté évidente, Enguerrand n’avait aucune envie de lui répondre.

Ce fut Katyia qui s’en chargea, à son grand soulagement.
« - Allez donc demander aux goules si vous voulez tout savoir. Je suis sûre qu’elles se montreront bien loquaces à notre sujet. Oh, et si jamais vous avez encore un doute sur le camp dans lequel nous sommes après leur avoir tiré les vers du nez, venez donc jeter un œil à son armure. Je sais que vous l’avez déjà examiné, mais vous semblez avoir la mémoire courte. »

Enguerrand ouvrit de grands yeux surpris : la tirade était mordante, le ton buté, et l’attitude de Katyia exprimait clairement la méfiance et la désapprobation. Et il craignit soudainement les conséquences de telles paroles, prononcées à l’encontre d’un personnage qu’il devinait instinctivement de grand pouvoir.
Mais celui-ci se contenta de les observer un temps, pour finir par laisser sa bouche s’étirer en un mince sourire.
Avant de les quitter, il dit encore :
« Essayez de manger, vous avez besoin de reprendre des forces. Le soleil se lève encore tôt en cette saison. »

Enguerrand accueillit le conseil – et le congédiement – d’un signe de tête, soulagé que les choses n’aillent pas plus loin.

Après quoi Katyia lui donna un nouveau pain de l’Aube d’Argent en grommelant qu’ils n’étaient pas gratuits. Tout en l’avalant, il demanda :
« - Katyia, que s’est-il passé exactement ? Après avoir sauté, je ne vous voyais plus nulle part, et j’ai dû courir un peu au hasard pour sauver ma peau…
- J’ai vu, oui, répondit-elle d’un ton qui conservait toute la désapprobation exprimée plus tôt. Tu n’as pas entendu que je t’appelais pour te guider, et j’ai dû te rattraper. Je... », s’interrompit-elle.

Enguerrand interpréta ce silence contrit au regard de ses propres souvenirs :
« - Vous l’avez entendu, vous aussi ? Cet appel sourd et distant… »
Elle le regarda droit dans les yeux, cligna une fois des paupières comme pour en chasser une vision importune, et hocha lentement la tête.

Le silence ainsi établi entre eux perdura, lui mâchonnant son pain en essayant de mettre de l’ordre dans ses souvenirs, elle se triturant les doigts d’un air pensif, le regard baissé.

Une fois rassasié, il se sentit mieux, pas trop fatigué, aussi s’excusa t-il auprès d’elle et sortit-il de la petite chambre, les membres gourds mais bien déterminé à ne pas rester allongé plus longtemps.

Le temple comportait une petite aile arrière, juste assez grande pour accueillir la chambre, une cuisine et une salle d’eau, et qui débouchait aux pieds des contreforts montagneux sur un petit espace terrassé et cultivé.
Il hésita un instant, mais Enguerrand se rendit finalement dans le chœur du temple, espérant discuter un peu plus avec ce Prêtre étrange et solitaire ; et l’atmosphère des lieux le submergea, maintenant que sa pleine conscience lui était acquise. Même de nuit, à travers le cristal du toit, la lumière de la Lune tombait en poussière d’or sur la statue, et un son cristallin dont on n’était jamais vraiment sûr qu’il existait bel et bien emplissait l’air. Une vague de réconfort et d’espoir monta en lui comme il respirait à pleins poumons.

Le Prêtre Thel’Danis était agenouillé dans un coin et semblait méditer, aussi Enguerrand ne s’attarda t-il pas. Il se dirigea vers l’entrée du temple, vers l’allée bordée de colonnes, et s’assit en haut des quelques marches pour contempler la lune, en jouant machinalement avec un collier de perles autour de son cou.


Katyia attendit que le chevalier eut quitté la pièce pour pousser un soupir de soulagement. Elle avait chaud, une énergie nerveuse agitait ses muscles fins, et son irritation ne provenait pas seulement de ce Grand Prêtre étrange. Elle n’aimait pas ses manières, ne lui faisait pas confiance, et le voir s’affairer autour d’Enguerrand la mettait mal à l’aise, bien qu’elle eut constaté l’efficacité de ses soins.
Et par dessus tout cela, il l’avait qualifié d’« amie » d’Enguerrand en lui laissant entendre qu’elle avait veillé sur lui !

Oh, elle remerciait la Lumière que le guerrier n’ait pas tourné la tête à ce moment là, car elle était sûre d’avoir été rouge de honte et de colère en le regardant, lui. Or, il n’aurait pas manqué de mal interpréter cette rougeur, elle le savait.
C’était bien lui et ses manières ridicules qui l’agaçaient particulièrement, en dépit de la sérénité des lieux. Un merci lui aurait-il arraché la bouche, déjà ?

Maintenant qu’il était sorti, elle retrouvait un peu de sa contenance, et se mit à réfléchir. L’Elfe leur avait clairement fait comprendre qu’ils devraient partir au matin ; cela tombait bien, elle ne comptait pas rester plus longtemps que nécessaire. L’amélioration de l’état d’Enguerrand la rassurait, en ce sens : il devrait être à même de monter à cheval le lendemain. Restait la question de leur mission et de son échec. Ce serait le premier échec qu’elle devrait présenter au Commandant de l’Aube. Elle s’en sentait vaguement frustrée, mais pas autant qu’elle l’aurait imaginé.

Ce qui raviva d’ailleurs sa contrariété. Avec un claquement de langue sec, elle décida d’aller prendre l’air. Elle sortit par derrière, s’amusa un instant à observer le soin méticuleux apporté à l’ordonnancement du petit jardin qui se cachait là, reconnut certains des simples qui y poussaient – usés à certaines doses ou en combinaisons avec d’autres, ils faisaient d’excellents poisons…
Puis elle se mit à faire le tour du bâtiment, en apprécia la forme circulaire parfaite et la blancheur des pierres dans la lueur nocturne. Ses pas la menaient vers l’avant du bâtiment, dont on apercevait vaguement la lueur des braseros, et elle avançait comme à l’accoutumée sans faire un bruit, appréciant le silence étrange qui planait sur les lieux.
Si bien qu’elle en vint à apercevoir Enguerrand, assis sous le fronton du temple et qui regardait la Lune, et elle s’en approcha à pas lents, indécise. Elle ne savait pourquoi elle voulait le rejoindre, pourquoi cela l’affolait, alors elle ne faisait pas de bruits afin de retarder le moment où il prendrait conscience de sa présence.
Et, à quelques pas de lui, elle l’entendit qui murmurait :

« Mon bras faiblit, se meurt ton père ;
Voici mon legs, suprême err- »

Elle n’avait pu retenir un petit hoquet de surprise, car ces quelques paroles entendues à la dérobée lui remémorait cet instant où, se croyant mourir, le chevalier avait laissé échapper un dernier mot, « Père »…
Et désormais tourné vers elle et silencieux, il la regardait d’un œil sanglant, méfiant, et triste.
Alors en proie à une vive émotion, de surprise et de peur et de regret, elle risqua :
« Pardon, je ne voulais pas te surprendre… Je venais profiter de l’air nocturne, moi aussi. Je peux me joindre à toi ? »

Une foule d’émotions contraires lui faisaient palpiter le cœur, se bousculaient en elle, menaçant de sortir toutes à la fois en paroles maladroites. Elle le vit se tendre encore une seconde, soupirer en baissant la tête, secouer sa chevelure blonde, et dire d’une voix tremblante :
« Bien entendu... »

Soulagée mais encore sous le choc de cette expression terrible qui lui avait déformé les traits, elle vint s’asseoir à ses côtés en essayant de calmer sa respiration, non sans remarquer le geste qu’il faisait pour remettre sous sa chemise un objet qu’il portait au cou. Assis l’un à côté de l’autre sous l’œil attentif de la Lune, silencieux tous deux, ils profitèrent d’une sérénité qui s’installa peu à peu, aidés en cela par la présence chatoyante du temple dans leur dos et la douceur de l’air.

Et Katyia se prit à glisser peu à peu dans la rêverie ; elle pensait avec nostalgie aux rues de Stormwind, à ses vendeurs de fruits naïfs et aveugles à ses mains habiles, au plaisir d’écouter les ragots adossée au mur d’une auberge bondée, à toutes ces fois où la garde l’avait perdue dans les dédales de ruelles de la vieille ville, à sa vie passée, en somme, confortable et simple, et qui semblait dorénavant irrémédiablement perdue.
Une partie d’elle même se révoltait parfois à cette idée, s’accrochait à l’idée qu’ainsi devrait encore être sa vie ; mais dans son crâne résonnaient les échos des sermons de la Grande Inquisitrice Vermeille, impérieux et convaincants. Elle pouvait presque entendre cette voix claire et froide, des phrases entières qui flottaient dans son esprit à la limite de sa conscience, et qu’elle pouvait rendre perceptible dès lors que le doute s’installait. Et elle s’en trouvait toujours confortée dans ses choix et affermie face à ses craintes.

Et puis, elle en vint à se dire qu’elle n’était pas si malheureuse, alors que son regard glissait instinctivement du côté d’Enguerrand, et cette pensée fit naître l’ombre d’un sourire inconscient à ses lèvres, qui se mua en grimace de douleur.


Enguerrand se laissait bercer par l’instant. Il s’apaisait peu à peu, et l’ombre qui avait obscurci ses yeux se dissipaient, et le laissait songeur. Lorsque Katyia l’avait surpris, il avait senti sa raison se briser ; et dans une seconde folle, il avait été prêt à bondir, voyant déjà ses mains autour de son cou blanc serrer pour s’assurer que jamais un mot ne puisse en sortir. Mais à la lumière ténue qui régnait au dehors, il l’avait vue pâle et tremblante devant son air courroucé, et ses cheveux blonds toujours lui en rappelaient d’autres, et ses yeux ocres le perçaient jusqu’aux tréfonds de son âme pleine de ténèbres…
Il aurait aimé la questionner, savoir ce qu’elle avait entendu, mais le silence qui s’instaura entre eux finit par faire taire ses doutes.
Il se haïssait de sa réaction première, mais la présence de la jeune femme à ses côtés, désormais si tranquille, et la conviction qu’elle ne pouvait rien avoir entendu, lui rendait une relative quiétude d’esprit.
Les deux mains posées derrière lui, il regardait toujours la Lune, mélancolique, ne voulant pas gâcher l’instant en se tournant vers sa compagne, désireux pourtant de parler mais ne sachant que dire. Il pouvait sentir son odeur lui parvenir, un étrange parfum fait de cuir tanné, de sueur piquante et d’un reste de coquetterie féminine qui évoquait les épices. Alors il laissait couler les minutes ainsi, ressassant des pensées qui lui arrachaient tantôt un vague sourire, et tantôt lui faisaient froncer les sourcils.

Ainsi perdu dans les méandres de son esprit, quelle ne fut pas sa surprise lorsqu’à ses côtés Katyia poussa un glapissement aigu ! Elle se tenait le front d’une main, les traits crispés.
« - Qu’y a t-il ?
- Je… Rien, je hum, m’inquiète pour les chevaux. Cela fait des heures qu’ils sont attachés, et si les morts les repèrent ?
- Je doute que ce soit le cas, et quand bien même ce le serait, ils n’auraient aucun mal à les distancer. Rassurez vous, le vôtre semble bien assez malin pour deux », lui répondit-il avec un sourire qui se voulait rassurant.
Il ne devait l’être qu’à moitié, car Katyia, si elle commença à sourire en retour, se détourna promptement, et ne dit plus rien, les deux mains sur les tempes.

Enguerrand ne savait plus ni que dire, ni que faire, aussi resta t-il là, indécis et attristé, jusqu’à ce qu’elle finisse par rompre le silence en se levant :
« Tu as besoin de repos, je te laisse le lit. Nous partons tôt demain. »
Il hocha la tête, un nœud qu’il ne s’expliquait pas au ventre, mais déjà elle s’en retournait au temple dans son dos.

Lorsqu’il eut vainement interrogé le ciel du regard une bonne demie-heure supplémentaire, il rentra lui aussi ; Katyia dormait, roulée dans une couverture face au mur du chœur, le Prêtre toujours en prière de l’autre côté de la salle.

Il s’allongea dans le lit, et le sommeil fut long à venir.
Stormborn

<Omen>


Image

Enguerrand s’éveilla sans un heurt, sans même distinguer la frontière entre sommeil et pleine conscience : il dormait, et l’instant d’après ses yeux s’ouvrirent, fixés au plafond indistinct dans le demi-jour gris qui s’installait.
Tout semblait immobile et silencieux dans le temple, et bien que reposé, Enguerrand ne souhaitait pas quitter le lit immédiatement. Il resta donc allongé ainsi un temps indéterminé, songeur. Les évènements de la veille, depuis son départ du campement de l’Aube jusqu’à l’instant partagé sur les marches avec Katyia, flottaient et dérivaient dans son esprit avec lenteur et réticence. Il peinait à leur trouver un sens, tant leur enchaînement lui paraissait incongru, et une sourde angoisse lui étreignait l’âme lorsqu’il songeait qu’après seulement un jour passé dans les Maleterres, son courage l’abandonnait déjà.

Lorsque le Grand Prêtre Thel’Danis se profila dans l’embrasure de la porte, et que leurs regards se croisèrent, Enguerrand sut que sa méditation prenait fin, et il se leva avec un soupir, appréciant néanmoins de sentir ses muscles lui répondre et son corps moins douloureux.

Il rassembla ses maigres possessions, grimaça au contact de son armure cabossée et trouée, et une fois équipé pris la direction de l’entrée du temple, où l’attendait une Katyia silencieuse et renfrognée, debout face à un soleil rougeâtre et malade, qui peinait à dissiper le brouillard accumulé au pied des montagnes.
Alors qu’elle descendait déjà les marches et s’éloignait d’un pas vif, Enguerrand se retourna vers le prêtre qui les observait, impassible.
« Merci, Elfe. Mon amie s’est montrée un peu rude à votre encontre, mais nous apprécions votre secours. »
Celui-ci esquissa un geste de la tête en matière de remerciement, qui n’était pas sans rappeler à Enguerrand les façons de faire de Stormborn.
Il s’inclina devant leur hôte mystérieux, et dans le temps que dura son geste, sans un bruit qui eut pu trahir le mouvement, le Grand Prêtre glissa jusqu’à lui, si bien qu’Enguerrand, se redressant, se trouva nez à nez avec l’Elfe au visage sévère.
« Chevalier, vous êtes brave, mais bien des braves portent les stigmates de blessures trop profondes pour eux, qui les marquent jusqu’aux tréfonds de leurs âmes… Ne prenez pas une flamme écarlate pour seul moyen de cautérisation, car elle brûle d’un feu froid et dévorant. Vous avez bien des façons d’apaiser votre douleur... », termina t-il en touchant du bout des doigts l’insigne de l’Aube et le tabard élimé qui lui ornaient le torse.
Enguerrand resta coi et interdit, alors que l’Elfe solitaire s’en retournait à l’intérieur du temple après un dernier plissement de paupières. Il ne savait que penser des paroles entendues, qui malgré leur caractère cryptique le faisaient frissonner : il percevait que le prêtre en savait sur lui plus long qu’il ne l’aurait dû, et cette perspective l’effrayait.

Immobile en haut des marches, il sursauta comme un caillou rebondissait contre sa spallière dans un petit tintement clair.
« Alors, tu viens ? », lui demanda Katyia, distante d’une vingtaine de mètres, un autre caillou déjà prêt en main.
Il secoua la tête et rejoignit la jeune femme qui lui accorda pour tout salut un regard soupçonneux, et ils se mirent à marcher côte à côte, de plus en plus prudent à mesure qu’ils s’éloignaient de la petite vallée cachée qui abritait le temple ; mais de morts ils ne virent point, comme si la chasse de la veille n’avait jamais existé que dans leur imagination.

Arrivés aux abords du cimetière, ils firent halte dans l’ombre d’un grand pin tordu, et firent le point.
« - Bon, les morts sont par là, tu vois, on dirait qu’ils fouinent autour des décombres. Le reste du cimetière est plutôt vide. De toute manière on le contourne et on file récupérer nos montures. Ça devrait être facile.
- Mais que faisons-nous de la mission qui nous a été confié ? Ne devions-nous pas débarrasser le cimetière de tous les morts-vivants ?
- Si, mais on ne t’a pas demandé de mourir pour ça. On en a déjà tué pas mal, mais regarde, on dirait qu’ils sont plus nombreux qu’hier encore. Plus nombreux que ce qu’on pensait, et que ce qu’ils pensaient là-bas au camp, ça c’est sûr. Sinon ils auraient envoyé plus de monde, crois-moi. Allez, viens, le plus tôt ils seront au courant, le mieux ça vaudra. »
Enguerrand hésita : d’un côté, son honneur lui commandait de mener à bien la mission qu’on lui avait confié, à n’importe quel prix ; d’autant plus qu’il avait des raisons toutes personnelles de chercher à ce que son nom soit synonyme de gloire et de bravoure.
Mais la jeune femme qui lui faisait face et qui le regardait présentement avec tant d’assurance n’avait rien à voir avec sa croisade personnelle, et l’angoisse du matin revint lui serrer le cœur, lancinante.
« - Portez la bien, portez la longtemps, murmura t-il.
- Que dis-tu ?
- Rien. Vous devez avoir raison. En route. »
Elle renifla, apparemment satisfaite, et reprit la tête ; Enguerrand la suivit aussi discrètement qu’il put le long de la clôture, et, s’aidant du point de repère de la maison effondrée, ils retrouvèrent l’endroit où attendaient leurs montures.

Sauf qu’en matière de monture, seul le palomino d’Enguerrand se trouvait encore attaché là. De Vent-de-nuit, l’étalon de Katyia, aucune trace : une branche cassée était tout ce qui restait de son attache.

« Vent-de-nuit ! »
Le cri de Katyia perça l’air au mépris de toute forme de prudence, sa voix brisée par l’angoisse. Enguerrand lui jeta un regard surpris et fut bouleversé par l’émoi vif et sincère qui se lisait sur les traits de la jeune femme alors qu’elle courait de droite et de gauche, à la recherche d’une trace quelconque.

Il prit soin de vérifier que son cri n’avait pas éveillé l’attention des créatures du cimetière, puis rejoignit la jeune femme dont l’agitation croissait à vue d’œil. Elle murmurait pour elle même, les yeux écarquillés et braqués dans le vide.
Il lui posa les mains sur les épaules et se planta en face d’elle, légèrement courbé pour se placer à sa hauteur ; fut-ce le poids de ses mains fermes, le bleu de ses yeux francs sous ses sourcils froncés, ou bien encore le contact rude de ses gantelets d’acier qui arrachèrent Katyia à son trouble, il n’aurait su le dire, mais toujours fut-il que son regard redevint clair et qu’il se fixa dans celui du chevalier.

« - Katyia, écoutez-moi. Mon destrier est toujours là, et le sol ne comporte aucune trace de lutte. Je ne crois pas qu’il soit arrivé malheur ici. Votre étalon est-il rétif ? S’est-il déjà enfui ainsi ?
- Je… oui, il se montre parfois un peu têtu… Mais où peut-il être allé ? S’il a eu peur lors de l’effondrement du bâtiment ? S’il a essayé de me retrouver ? Il peut-être n’importe où !
- Katyia, calmez-vous ! Pour ce que nous en savons, il peut aussi bien être retourné droit au campement de l’Aube ! »
À ces mots qu’il voulait rassurant, il la vit pâlir affreusement, comme prête à défaillir.
« Oh non non non, on doit le retrouver, je t’en prie, vite ! »

Enguerrand resta interdit alors que le trouble de la jeune femme reprenait plus vif qu’auparavant, mais la vue de ses yeux mouillés de pleurs soudains lui fut insupportable. Il la sentit trembler sous ses mains, et en cet instant, elle lui apparut si fragile, si vulnérable, qu’il se convainquit que c’était là son vrai visage, celui qu’il soupçonnait sous le vernis froid et arrogant qu’elle présentait le reste du temps.
Et en son cœur qu’il pensait blessé et cadenassé, une palpitation se fit sentir, l’écho sourd d’une époque qui lui semblait lointaine et à jamais révolue ; inconscient de tout sauf de la détresse de Katyia, il ne remarqua pas sa propre agitation, qu’une grande inspiration dissipa.
« - Katyia , je vous en prie… Je vous promets que nous ne rentrerons pas avant de savoir ce qui est arrivé à votre cheval. »

Sa voix s’était faite douce et sincère, et ses yeux tentaient d’accrocher ceux de la jeune femme, ses deux sourcils froncés d’empathie. Et lorsque leurs regards se croisèrent, il la vit se calmer progressivement, jusqu’à ce qu’elle prenne la parole après s’être éclairci la gorge.
«  Tu as raison. Comment allons nous nous y prendre pour le retrouver ? »
Il réalisa que ses mains gantées reposaient toujours sur ses épaules, et les retira lentement, presque avec réticence. Il se gratta machinalement la barbe pour cacher sa gêne, et dit, incertain :
« J’ai peut-être une idée... »
Il fut frustré et mécontent du regard plein de doute qu’elle lui lança, mais il se dirigea néanmoins vers sa monture qui remuait paresseusement des oreilles pour tout signe de joie, et le détacha promptement.
« Allez, mon grand, c’est à toi de jouer. »
Il lui lâcha la bride et s’écarta, laissant l’animal libre de tout mouvement.


Le lourd cheval de guerre regarda tour à tour Katyia et Enguerrand, placide et impassible ; Enguerrand se mit à passer d’un pied sur l’autre, évitant soigneusement de regarder dans sa direction à elle. Ce manège dura au point que Katyia s’apprêtait à rompre le silence en une diatribe amère et qu’elle savait au fond injuste, mais ses nerfs étaient à vif et sa patience limitée. Mais le destrier finit par secouer sa grosse tête en renâclant, se détourna, et commença à s’éloigner d’un pas lent, non sans jeter un coup d’œil en arrière afin de s’assurer qu’on ne le rappelait pas.

Katyia et Enguerrand échangèrent un regard, et le chevalier haussa les épaules.
« Mon idée est qu’il a dû voir partir votre étalon, et qu’il nous mettra au moins sur sa piste. Cela vaut bien la peine d’essayer, non ? »
Elle ne répondit pas, mais lui emboîta le pas. Ils suivirent le destrier à travers les bois épars et les reliefs du terrain, ne croisant aucun signe de vie ni de non-mort, n’osant pourtant élever la voix. Katyia sentait le chevalier lui jeter des regards à la dérobée, mais elle était suffisamment accaparée par ses propres pensées pour ne pas s’en formaliser.
Lorsqu’il lui avait suggéré que Vent-de-Nuit était peut-être rentré au campement de l’Aube, la seule pensée que son tabard puisse être découvert dans ses sacoches de selle et son identité révélée l’avait plongé dans le désespoir le plus profond, au point qu’elle avait cru que son crâne allait se fendre sous la pression. Un léger mal de tête lui restait de ce trouble fulgurant, comme un rappel des conséquences si un tel malheur venait à se produire.
Alors elle croisait les doigts pour que Vent-de-Nuit soit quelque part par là, hors de vue mais pas d’atteinte.

Après peut-être une demie-heure de cette progression lente, un hennissement retentit au bas de la crête qu’ils longeaient ; la pente était encombrée de pins bien venants et de buissons qui masquaient la vue.
Le destrier se mit à descendre la pente au trot, et Katyia s’élança en criant « Vent-de-nuit ! », exaltée et submergée de soulagement. Enguerrand suivit plus lentement, cliquetant dans son armure tordue.

Là, dans une petite clairière abritée aux pieds des monts des Hinterlands, des eaux de ruissellement finissaient leur course dans un bassin d’argile et se faisaient source de vie. Vent-de-nuit caracolait, fier et heureux, et sa maîtresse l’accabla de moins de reproches qu’elle ne l’assaillait de caresses.
Katyia murmura sa joie de le revoir vivant le front posée dans l’encolure de son cheval, quelques larmes lui coulant le long des joues. Vent-de-Nuit était, en somme, ce qu’elle avait qui se rapprochait le plus d’un ami.

Une fois son euphorie retombée, elle constata qu’Enguerrand laissait son cheval brouter et s’abreuver à loisir, patientant à quelques distances de là, en la regardant. Elle ne put s’empêcher de lui sourire, et il répondit d’un léger mouvement de tête.

Elle inspecta ensuite avec soin les sangles et courroies du harnachement et, lorsqu’elle en vint à ses sacoches de selle, sa main se figea. Elle se tourna lentement vers Enguerrand, les yeux ronds et pleine d’une suspicion renouvelée, mais il était en train de récupérer les rênes de son propre cheval. Elle s’assura prestement que son tabard était encore là, et mena son étalon par la bride jusqu’à lui.
« Merci. Ton plan semblait fou mais il a fonctionné. Je te dois beaucoup », ajouta t-elle sans le regarder.
Il haussa les épaules, gêné, et répondit :
« Nous devrions rentrer. »
Elle opina du chef, et Katyia se rendit compte qu’une gêne quasi palpable s’était installée entre eux.


Ils reprirent la direction du sentier qui serpentait entre de petites collines rondes et nues et qui les mènerait jusqu’au campement de l’Aube. Enguerrand se tenait coi, ne sachant comment interpréter les revirements de sa compagnonne : le sourire qu’elle lui avait adressé dans la clairière contrastait si fortement avec son mépris de la veille et avec son silence distant de l’instant…
Il soupira. Quelle importance, après tout ? Seule la mission qu’on lui avait confié en avait.

Mais à sa grande surprise, ce fut-elle qui rompit le silence :
« - Alors, comment il s’appelle ?
- Qui cela ?
- Ton cheval.
- Ah… Je ne lui ai jamais donné de nom.
- Pourquoi ? »
La question le prit au dépourvu : il n’avait jamais considéré les chevaux autrement que comme des montures, une pièce de l’équipement du chevalier, en somme, dont il faut prendre soin au même titre que d’une épée ou d’un heaume, afin qu’il soit fonctionnel lors de la bataille.
« - Je ne sais pas… Je suppose que cela ne faisait pas partie de mon éducation.
- Qu’est-ce qui en faisait partie, alors ? »
Il se tourna sur sa selle pour la regarder, interloqué : la discussion prenait un tour vaguement personnel et très inattendu, mais elle faisait courir son regard sur le côté du chemin, apparemment indifférente.
« - Le combat, l’art de la guerre, surtout. Un peu de littérature, d’histoire. Les bonnes manières, la courtoisie... »
Il l’entendit pouffer de rire et il en ressentit un peu d’agacement.
« - Tu veux me dire que tu es un noble, c’est ça ? Avec ton air bourru et ta ferraille toute terne ? Non, les nobles, c’est bien rasés et clinquant d’or qu’ils sortent, avec des bannières colorées et des écussons partout sur les vêtements. »
Elle parlait d’un ton badin et amusé, soudainement pleine de vie, mais ses paroles fouettaient Enguerrand durement, le faisaient se tasser sur sa selle, le regard sombre. Elle dut s’apercevoir de quelque chose car elle changea de ton et de discours.
« - Tu vois, moi j’ai nommé le mien Vent-de-Nuit. Il est rapide et futé, un peu comme moi. Fin et nerveux. Et comme il est noir, ça lui allait bien. Et ça me rappelle un poème que j’ai lu quand j’étais plus jeune, qui commençait comme ça : Le souffle de la nuit étendait ses murmures, Caressait mon corps baigné de douces prom... »
Enguerrand s’était rapidement calmé en écoutant parler la jeune femme, dont la voix avait progressivement pris un timbre plus passionné ; et il se retourna pour l’écouter déclamer ces vers. Mais elle s’interrompit comme lui même ouvrait de grands yeux, les joues roses et l’air effaré, avant de terminer le deuxième vers, et il se détourna, amusé et intrigué, un peu gêné aussi. Pour lui rendre la pareille et la sortir de cet embarras, il demanda :
« - Et alors, comment pensez-vous qu’il devrait se nommer ? »
Elle mit une seconde à retrouver sa contenance, supposa t-il, mais répondit :
« - Je ne sais pas, ça doit venir de toi. Il faut que tu choisisse un nom qui te plaise et qui lui plaise aussi.
- Karl ?
- Karl le cheval ? »
Enguerrand haussa les épaules.
« - Ça en vaut un autre, non ?
- Peuh. Et pourquoi pas Bourrico ? »
Elle l’avait rejoint et ils chevauchaient côte à côte désormais, aussi lui fut-il facile de voir qu’elle le taquinait sans méchanceté.
« - Ou Burrich ?
- Burrich le bourru, j’aime bien ! »
Elle caressa l’encolure de son destrier, dont le poil long et dru lui conférait effectivement un aspect bourru.
« - Alors c’est convenu, il s’appellera Burrich. »
Il voulut échanger un sourire avec elle, étrangement satisfait de cette conversation insouciante, mais son regard à elle se portait sur les palissades du campement de l’Aube d’Argent qu’on apercevait désormais.
Elle lui dit à mi-voix, les sourcils froncés :
« - Tu me laisseras parler. Cette mission était ma responsabilité, c’est moi qui annoncerait son échec au Commandant. Compris ?
- Compris », fut tout ce qu’il trouva à lui répondre, déçu et résigné.


Ils pénétrèrent dans le camp en milieu de matinée, et se dirigèrent droit vers les tentes de commandement, non sans avoir présenté leurs insignes aux gardes en faction à l’entrée.
Katyia se mordillait la lèvre inférieure, réfléchissant à ce qu’elle dirait au Commandant ; Enguerrand semblait prêt à la laisser parler, mais elle aurait préféré malgré tout qu’il ne soit pas présent à l’entretien : elle devait s’assurer qu’on continuerait de lui faire confiance et de lui confier des missions, pour les intérêts de l’Ost, et cela se ferait au détriment du chevalier.
Mais un des hommes en faction devant les tentes lui fit comprendre que tel ne serait pas le cas.
« - Le Commandant vous attend tous les deux pour votre rapport. Content de voir que vous êtes en vie, bonhomme, mais qu’est-ce qui est arrivé à votre armure ? »
Enguerrand haussa les épaules d’un air embarrassé devant le sourire narquois de l’homme, et tous deux se dirigèrent vers la table au dessus de laquelle se penchaient plusieurs officiers de l’Aube.

« - Auxiliaire Katyia au rapport, Commandant ! »
Si elle avait interrompu leur discussion, ils n’en montrèrent aucun signe, habitués qu’ils étaient à faire face aux urgences les plus diverses.
« - Nous continuerons plus tard, merci. » Il attendit que ses officiers ne partent, puis reprit. « Katyia, Enguerrand, vous êtes finalement de retour. Qu’est-ce qui vous a pris si longtemps ? »
Redressé de toute sa taille, le Commandant Ashlam dépassait Katyia de presque deux têtes, et Enguerrand d’une ; il les détaillait d’un œil averti et capable, et comme toujours lorsqu’elle devait lui mentir, Katyia se sentit quelque peu tremblante.
« - Nous avons trouvé le cimetière et les morts, comme prévu, mais ils étaient bien plus nombreux que ce que vous... nous avions imaginé. J’ai essayé d’estimer leur nombre plus précisément en me faufilant discrètement entre les tombes ; mais alors que j’explorais une maison abandonnée, Enguerrand a jugé bon de me rejoindre, et les morts ont commencé à affluer vers notre position... »
Le cœur de Katyia menaçait de lui remonter dans la gorge tant il battait fort ; un goût amer et métallique lui emplissait la bouche. Elle n’osait pas même risquer un coup d’œil vers le chevalier, mais elle imaginait sans peine son expression de douleur face à la trahison qu’elle lui faisait. Une lutte terrible s’opérait en elle, entre l’injonction ferme et vibrante, douloureuse, du commandement absolu que lui avait donné l’Inquisitrice Vermeille de servir l’Ost Écarlate, et les sentiments bouleversants qui s’éveillaient en elle depuis qu’elle avait rencontré Enguerrand. Elle aurait voulu pleurer et hurler sa frustration, se rouler par terre tant elle se sentait brûler, mais elle continua, le visage impassible, la voix monocorde, tentant de retenir le regard inquisiteur du Commandant sur elle, car elle ne doutait pas qu’Enguerrand se défendit s’il en avait l’occasion.
« - Nous avons été encerclés et coincés dans ladite maison ; c’est à ce moment que nous avons pris pleinement conscience du nombre de morts qu’abrite le cimetière. J’ai dû la faire s’écrouler à l’aide de bombes fabriquées à la hâte, et nous avons profité de la confusion ainsi créée pour nous enfuir. Mais Enguerrand était blessé et nous avons dû nous arrêter pour la nuit, afin qu’il récupère. Nous sommes revenus aussi vite que possible. »

Katyia termina de parler le souffle court, une goutte de sueur lui coulant le long du dos, les mains plaquées sur ses cuisses pour les empêcher de trembler. Enguerrand n’avait toujours pas dit un mot, et le Commandant se tint coi un moment, une main au menton, le coude reposant dans l’autre. Il garda le regard rivé sur Katyia, mais finit par le porter du côté d’Enguerrand, et Katyia tourna elle aussi la tête, pleine d’appréhension, et elle eut mal.
Enguerrand la regardait d’un air songeur et peiné, sans animosité pourtant ; et c’était le plus douloureux. Elle aurait préféré le voir rouge de colère, prêt à l’invectiver, à la maudire ; mais la tristesse évidente qui était la sienne ne faisait qu’exacerber ses remords et sa honte, sans rien pour venir l’en détourner.

« - Enguerrand, confirmez-vous ce que dit Katyia ? »
Il ne détacha son regard d’elle qu’à contrecœur, et le planta dans celui d’Ashlam.
« - Oui. Les morts m’ont suivi jusqu’à l’habitation où se trouvait Katyia, et j’ai été blessé. Sans les soins qu’elle m’a apporté, je n’aurais pas survécu. »
Toute à sa surprise, ébahie et étourdie de gratitude pour le sacrifice que faisait sous ses yeux Enguerrand, elle ne remarqua que trop tard que le Commandant surveillait en fait sa réaction à elle ; elle ferma la bouche et tenta de rattraper cette erreur malencontreuse, mais le Commandant enchaînait déjà.
« - Je vous avais pourtant prévenu que les Maleterres ne ressembleraient à rien que vous ayez déjà vécu, Chevalier. Vous m’avez dit que vos actions parleraient pour vous, et elles ne me disent qu’une chose : rentrez chez vous, et oubliez ce combat qui n’est pas le votre. Votre nom souffrira peut-être un peu de la honte de l’échec, mais au moins serez vous en vie. Je n’ai pas de temps à perdre à devoir abattre un mort de plus parce que vous aurez succombé au premier coup. »

Sous la tirade du Commandant, Enguerrand se ratatinait, les mâchoires crispées, la pupille violente mais le regard baissé, et il semblait prêt soit à bondir, soit à partir sur le champs ; mais le voir dans un tel état de détresse et de vulnérabilité fit exploser les remords de Katyia en une pitié vive et sincère. Et surtout elle ne pouvait oublier le fait qu’elle lui devait la vie. Le Chevalier ne méritait pas ce qui lui arrivait, ce qu’elle lui infligeait, et tout son être s’embrasa d’indignation.

« - Non mais c’est trop ! Vous n’avez pas le droit de lui parler ainsi ! Il a tué au moins une quinzaine de morts-vivants à lui tout seul, il a tenu le haut des escaliers de l’étage où on s’était réfugié pour me laisser le temps de fabriquer mes bombes ! Vous pensez peut-être que son armure s’est trouvée dans cet état par hasard ? Il a tenu bon plus longtemps que n’importe lequel de vos prétendus vétérans ne l’aurait fait, et sans lui on serait morts tous les deux. Alors vous allez... »

La scène était floue aux yeux de Katyia, peut-être parce qu’une larme inopportune s’était glissée sous sa paupière ; les officiers qui patientaient non loin qui avaient tourné la tête au son de sa voix, Enguerrand qui la regardait d’un air étrange, le Commandant qui avait d’abord plissé les yeux, mais qui, en deux pas souples, se dressait désormais juste devant elle, l’écrasant de sa stature et de son aura inflexible… Elle en perdit toute volonté de terminer sa phrase.

« - J’ai tous les droits de parler ainsi que le suggèrent les informations que l’on me donne, Auxiliaire. En ces lieux, je suis seul juge de la valeur des hommes et des femmes qui prétendent servir notre cause. Et je ne tolère pas les faiblesses dans le genre de celle que vous venez de me montrer. Est-ce clair ? »
Katyia déglutit avec peine, et hocha lentement la tête. De quelle faiblesse parlait-il ? Avait-il compris qu’elle lui mentait ?
« - Cette affaire n’est pas claire, et la seule certitude que j’ai est celle de votre échec. Mais peut-être n’en êtes vous bel et bien pas seuls responsables. Katyia – elle se mit au garde-à-vous – vous mènerez une troupe plus conséquente et terminerez le travail entamé. Vous, Enguerrand... » Il s’interrompit un instant pour jeter un regard au Chevalier par dessus son épaule. « Allez voir le Quartier-Maître afin de faire réparer votre armure. Il vous en coûtera une somme certaine, mais vous ne pouvez pas vous battre dans cet état. Et faites vérifier vos blessures. »

Il se pencha à nouveau sur les cartes de la table et les officiers de plus tôt commencèrent à le rejoindre : la discussion était donc close. Katyia et Enguerrand saluèrent, et comme il se retiraient tous deux, la voix du Commandant s’éleva une fois de plus.

« - Oh, et Katyia : mes vétérans tiennent bons depuis près de quatre ans. Ne vous avisez plus jamais de leur manquer de respect. »

Elle s’éloigna à pas pressés, le ventre noué.
Stormborn

<Omen>





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